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hkg bkk - Balade à travers la Chine, le Vietnam, le Cambodge, le Laos et la Thailande

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10 juin 2012

La carte

La carte

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5 mai 2012

Bruxelles : le tournage d’un retour

Sur la terrasse d’un petit restaurant non loin de la place Dailly, au pied d’un étale de crustacés, sous deux arbres ayant été plantés là, trois dames et un jeune homme se délectent de la saveur iodée des Marennes-Oléron. Le patron leur a conseillé un Gros-plant-du-pays-nantais. Une découverte pour eux. Les mollusques sont arrachés de leurs coquilles dans de grands schlupps. La terrible pression que les passagers du vol Helsinki-Bruxelles ont pu lire sur les traits du jeune homme quelques heures plus tôt, a totalement disparue. Peut-être ne le reconnaîtraient-ils pas. A les observer, on peut noter que le jeune homme est bronzé, et que les dames deviennent, à mesure que le gros plan avance, rouges. A la faveur de ce mouvement de caméra, on peut alors observer avec plus d’aisance que les uns et les autres ont la même attente, et malgré l’attitude trompeuse, la même impatience. La seconde caméra, celle du contrechamp sur la jeune fille, montre qu’elle est plus en réserve que l’une des deux dames qui est cadrée par la caméra trois. Le perchman maintient le micro au dessus du sujet cadré par la caméra trois.

Le soir, ma mère, ma sœur, ma tante et moi, sommes allés au restaurant. Après l’aéroport, j’avais eu à peine le temps de poser mon sac à l’appartement, que nous nous étions empressés d’aller manger. Déjà à la sortie de Zaventem, dans la voiture, nous avions parlé du restaurant. Là, nous avons commencé à nous raconter. Si elles avaient pu lire de mes aventures à travers ce blog, j’en savais beaucoup moins d’elles, très peu sur les évènements du quotidien et des personnes qui constituent leurs entourages. J’avais eu quelques nouvelles de temps en temps. De temps en temps pourtant. De temps en temps seulement. Pas toujours bonnes, terriblement triste pour l’une, juste des nouvelles qui vous raccrochent, à travers deux trois détails, parfois des nouvelles qui vous font l’envie de revenir pour trois jours, et puis aussi parfois des nouvelles qui ne venaient pas. Des contraintes, je n’étais pas le seul à en avoir eu.

Les regards et les paroles. Tout s’échange. La table, rectangulaire, forme l’écran idéal pour dresser le ton de la soirée. La précipitation désordonne le retard à rattraper, mais donne une certaine normalité aux personnages. Ceux-ci déroulent les questions et les réponses coupées par les questions. Le montage est très séquencé. La caméra à l’épaule souligne l’urgence et l’imprécision des propos. Le son alterne les mots forts et les silences. C’est une entrée en matière digne des Marennes. La mer, l’attente, et les deux enfants qui dévorent. Le père au port ô perd.         

Ce que j’ai en fait malgré tout retrouvé de mon voyage dans ce repas, c’était l’abondance et le partage, les commandes qui se suivaient avec ce sentiment du « on s’en fout », « on s’en fout de combien ça coûte », et du « on s’en fout qu’on parle fort. On est là, on est nous, et qu’importe ». On était là, on était entre nous, et ce repas aurait pu être le dernier. On ressemblait à une famille de chinois au restaurant, sauf que l’on était beaucoup moins nombreux, mais rien d’étonnant à cela, et que l’on a commandé en une seule fois, sauf les desserts.

Les mots captés par la perche semblaient couler comme les larmes timides que les observateurs attentifs avaient pu déceler sur le même sujet quelques heures plus tôt, à l’aéroport, non loin des portes coulissantes de la zone neutre. La chevelure déjà un peu plus sel que poivre, fait songer le spectateur sociologue du rang quatre qui aime les films contemplatifs, et si possible longs, que c’est peut-être la mère du jeune homme, parce qu’il a en même temps fait un rapide calcul. Sont-ce des questions, des histoires sans fin ? Le montage a décidé d’une ellipse, avec une succession de plans larges et tournants. La patience du perchman a été boudée. Quelques notes de pianos accompagnent le tintement des couverts et le doux ronronnement de véhicules passant à faible allure. Le but est de montrer que la soirée avance, et que les trois dames et le jeune homme ont à se raconter. De temps en temps le jeune homme parle aussi, mais brièvement. L’important n’est pas, aux yeux et aux oreilles du réalisateur, de dévoiler tout ce qui s’est dit, mais de montrer l’état d’esprit. Cela évite aussi de montrer l’état d’ébriété qui commence à habiter, à différents degrés, les paroles des uns et des autres.

Nous bavardions. Nous voulions chacun parler, et chacun entendre. Nous écoutions donc l’autre. Tout coulait assez naturellement, un peu comme le gros-plant, avec respect. Nous flottions sur les mots comme un bouchon de gros-plant sur la mer. Il y avait des moments d’accélération lorsque la vague arrivait, puis le moment de lévitation, une fois au sommet. Nous restions là un moment, avant de redescendre sur la pente douce qui se forme derrière toute vague. Nous avions la sensation de chute libre. Puis nous étions dans un creux, celui où l’on reprend son souffle et son esprit, avant que la suivante n'arrive. Notre conversation était rythmée par le flot des mots qui viennent de l’autre côté de la mer. Nous étions sur les vagues.        

Le perchman avait pourtant fait le boulot, le pauvre ! Tous les figurants l’ont vu. Long maintien en position au dessus du sujet de la caméra trois. Un aller-retour rapide au dessus du jeune homme. Retour à la position d’attente au dessus du sujet de la caméra trois. De longues secondes. Puis un autre aller-retour. Et là, la scène reprend avec le son de la table alors que la discussion connaît un temps de repos. La perche ne fixant pas les sourires, la caméra quatre décide avec un plan serré d’un mouvement doux allant de la jeune fille à l’autre dame. Le sourire de la jeune fille était maîtrisé, lèvres rentrées, gardant la saveur d’une gorgette de vin. On a pu voir aussi, la fin du mouvement de repose du verre, un regard complice avec le jeune homme. Le sourire de l’autre dame, du même âge de la dame qui donne des crampes au perchman, est plus entier, plus relâché. Le plan se fige. Elle ne dit rien et sourit largement. Ses yeux semblent s’évader même un peu de la table. Elle n’a besoin ni d’huîtres ni de vin. Le plan se termine sur elle. Tout à coup le perchman n’a plus aucune utilité. Plus rien ne se dit. On entend vaguement à une table voisine un garçon demander si tout s’est bien passé. Les caméraman se régalent. C’est là qu’ils ont les plus belles images. Le perchman attrape une bouteille de Spa qu’on lui tend. La perche tombe un peu, mais la caméra une évite son entrée dans l’image avec un plan du jeune homme qui s’adresse à toutes. Dans le même temps, la caméra deux capte sa main qui déchire une boulette de mie d’un morceau de pain. Il la presse entre ses doigts. Lorsqu’elles répondent, toutes un peu dans le même moment, il l’insère délicatement dans sa bouche et la garde en attendant que le vin vienne l’imbiber. La scène est longue et le but du réalisateur semble davantage être celui de montrer que ces gens se redécouvrent plus que celui de montrer par quels mots ils le font. Le spectateur du rang quatre s’emballe. Ça lui a tout l’air d’une scène intéressante. Comme il en a l’habitude, elle ne débouchera sur rien. Tous les rushs ont été exploités. Il analyse dans les gestes plus que dans les mots.

Une chose est sûre, c’est qu’au cours de cette soirée, j’ai complètement oublié les caméras, les perches, les rails, l’équipe qui nous accompagnait et qui tentait de se faire la plus petite possible sur ce coin de trottoir, où il avait été décidé de filmer nos retrouvailles. Je ne sais pas si les trois dames assises à la même table que moi, ont ressenti la même chose, ou au moins une sensation semblable. Jouait-on ? Etions nous l’objet d’un film documentaire ? D’une publicité pour un des produits que nous dégustions ? Allait-on conserver six plans où nous avions de grands sourires et des dents blanches ? Allions nous nous fourrer un logo sur la tronche au bout de quelques secondes ? Une voix-off allait-elle recouvrir nos derniers mots ? A cet instant-là je m’en foutais totalement car je n’étais pas conscient de la présence de tous ces gens-là.

Après les huîtres, et un temps d’attente ayant permis de finir le gros-plant, les entrées arrivèrent en deux temps. A peine dérangés par les serveurs, les quatre convives burent la dernière gorgée qui restait dans leurs verres, presque simultanément. Puis chacun se mit à évaluer son assiette. Les présentations, travaillées mais sans trop, reçurent un accueil enthousiaste. Pour le goût, la jeune fille et le jeune homme se promirent avant même d’y toucher, de se faire apprécier respectivement leurs assiettes. Les deux dames s’en amusèrent et finirent par les imiter.

Même dans ces moments où les paroles et les actes ne semblent que dirigés vers ce que des organes plus animaux peuvent comprendre, les retrouvailles se font. Je sais que pour elles, enfin je l’espère, ce repas offert, ce repas dont jamais je n’avais osé rêver le long des routes de mon long voyage, était une façon de me dire que j’étais de retour parmi elles, et qu’elles en étaient contentes. Pour moi, ce repas où j’étais invité de la sorte était non seulement tellement loin de ce que j’avais pu vivre, qu’il en devenait aussi porte de sortie, et porte de rentrée. Une chose était évidente : ce sont elles qui me les ont fait passer, coup sur coup. Elles m’ont accompagné dans ce retour sur Terre. Après en avoir parcouru un bout, avec mêmes quelques escapades sur les mers, tout était réellement, pour le coup, fini. J’avoue avoir même pensé à un moment au boulot. Dans un moment de calme, sous l’effet de l’alcool, une prise de conscience, à l’écart. Je décide de reprendre la parole, pour faire s’en aller cette pensée, effrayante sur le moment.

La lumière se fait moindre. La caméra trois reprend son activité avec le jeune homme. Par un jeu d’éclairage pas prévu mais bien exploité par le chef opérateur, il apparaît dans un rai de lumière statique mais vivant. Il raconte et la perche saisi. Elle saisi que le texte est au passé pour ses aventures. Que l’univers qu’il décrit est au présent. Qu’il est accessible à tous, et que tous pourraient y ressentir quelque chose. Que tous pourraient raconter au passé des aventures. Comme les trois dames passent un peu du coq à l’âne, son récit aussi. On y entend que les choses vues sont parfois éloignées, parfois proches, dans le temps. Que ces dames avaient compris, encore que le pluriel est là pour marquer une solidarité non démontrée, des choses parfois justes, parfois différentes, parfois aussi éloignées de la réalité. Que les choses vues sont pour certaines encore assez mal comprises par celui qui les a vues. Parfois il les affirme même sans grandes certitudes. Le spectateur contemplatif du rang quatre n’est pas dupe, et décode.

Nous avons pris pour le plat des choses très différentes. Une anguille au vert pour ma tante, un dos de cabillaud pour ma mère, une cassolette de Saint-Jacques pour ma sœur, et une entrecôte maître d’hôtel pour moi. Depuis le temps que j’en rêvais. J’ai peut-être pas joué le jeu du poisson jusqu’au bout mais du bon poisson j’en avais mangé quelques arrêtes dernièrement. Des pêchés-grillés. Mais là, de retour sur mes terres, je voulais la tendresse du bovin. Une sauce béarnaise. Une salade verte à la place des frites. La simplicité. Trois couleurs. Un retour sur Terre.

Le spectateur voit à l’image la table qu’il observe depuis un moment déjà. Sur la nappe blanche, tout est devenu un peu bazar. Les assiettes sont à ce moment précis presque vides, les derniers coups de fourchettes finissant le sale boulot. A la fin, il restera des traces de sauces sur la porcelaine blanche et des couverts en travers, qu’il faudrait aller vite laver. Au-delà du carnage décrit, le spectateur comprend que l’élastique de l’éloignement est en train de se relâcher. Il y a des mouvements rapides et contraires qui s’atténuent, le temps que les conditions initiales soient retrouvées. Les physiciens doivent avoir un mot pour ça. Ce mouvement naturel, est clairement associé au voyage. Le réalisateur a osé ce moment complexe : montrer sur un plan fixe un voyage. Montrer que cette soirée là n’aurait peut-être pas été possible sans le voyage d’un des participants. Comme si les plats n’auraient pas eu la même signification sans ce voyage. Le tour de force est assez bien exécuté, car en fond, on distingue toujours des tables autour desquelles on parle peut-être de voyage, mais sans doute de beaucoup d’autres choses, et les caméras restent braquées vers celle où l’on peut voir plus loin, celle où l’on sent d’autres parfums, celle où l’on voit d’autres lumières, celle où l’on entend d’autres chansons, celle où l’heure n’a pas d’importance.

Nous avions donné notre accord à l’équipe pour nous filmer, pour filmer ce retour. Lorsqu’à Chiang Rai, j’avais reçu la proposition du tournage, j’avais été précis dans ma réponse. C’était un oui, mais à la seule condition que l’on ne livre pas ce que l’on se dirait réellement. Le réalisateur a tout filmé, mais le montage a respecté ma demande. Nous avons mangé un dessert, pour finir le voyage.

Le jeune homme, après avoir été enfin bavard, redevient taciturne. Ses mots, comme les vagues arrivées par à coup, finirent par s’atténuer sur le sable. Il regarde ses tongues. Il y a des grains sous les lanières. Il agite le pied pour les évacuer. Les grains collent et quelques uns résistent. Ces grains sont sans doute rapportés de la dernière plage où il a marché. Les trottoirs bruxellois qu’il a empruntés depuis l’aéroport n’en présentaient pas. Le spectateur peut ne pas décoder l’image à ce point, et cette clé est à préciser lors des cours par les professeurs. Cette gratture de rappel, le fait replonger. Dans le sable chaud et doux des îles. Les odeurs sucrées du dessert s’évaporent elles aussi, presque insignifiantes. On voit sur les traits du jeune homme que dans sa tête, il est reparti. Brièvement, juste quelques secondes. Il revient à la table car il y a toujours deux trois grains qui l’enquiquinent, et qu’un serveur vient apporter le café, avec un spéculoos. Il revient à la conversation en commentant le craquant du biscuit. Le café court revient lui aussi après un long moment. Il faut tout réapprendre même celui de partager un dîner, de boire un bon café.  

Pour moi c’était fini d’affronter le restaurant seul. Non pas que je l’ai ressenti une seule fois comme un affrontement, et non plus parce que j’avais été seul tous les soirs. J’ai partagé des repas, et j’avais faim au moins deux fois par jour. Mais c’était fini de traîner devant les restaurants, lorsque j’étais seul, pour savoir où j’allais m’installer, à peser et sous peser le lieu où j’allais me sentir le mieux, en égrainant les rues, lorsqu’il y en avait plusieurs. C’était fini le carnet entre le coin de la table et mon assiette ; la tenue des comptes, l’écriture d’improbables articles, l’élaboration d’itinéraire hasardeux. Finies les observations longues des tables voisines, de la rue devant moi, de mes pieds sous la table, de ces pauvres lignes sur ce carnet déglingué, de ma main tremblante sur la fin de soirée. Finis les temps d’attente entre les plats, si tant est qu’il y en avait plus d’un, à penser au programme des prochains jours, du lendemain, à la suite de la soirée, au chemin pour rentrer. A attendre l’inaccessible, à quêter comme un mendiant. A aller se recoucher dans sa pisse, finalement, au bout d’un moment. Fini le Lonely sur la table, et ses cartes aux chemins inestimables. Je sais ce que je vais faire demain. Finie l’assurance du beau temps, la dépendance subie et l’indépendance gagnée, les errements névrotiques, les siestes imposées. Cela n’a pas trop duré, mais la fin est appréciable. C’est fini. Mais pourtant j’ai du mal à m’arrêter, comme en fait aujourd’hui je sais que d’arrêter ce voyage n’était pas aussi facile et évident, que cela en avait l’air.

L’écran devient noir, et le générique commence. Le repas était fini.

16 mars 2012

Bonus

Sur le port l’air est frais. Une bise estivale fait onduler l’eau calme des bassins. En face du palais présidentiel, sur un quai, les toiles d’un marché abritent des stands où des habitués viennent prendre un café, une couque. En contrebas, sur de petits bateaux, des hommes en cirés jaunes recouvrent de glace en écailles les poissons pêchés plus tôt. A l’autre bout du bassin, les coques blanches de quelques paquebots reflètent le soleil bas, avant de traverser une fois encore le Golfe. Les couleurs pastel des façades sont aussi pures que celle du ciel est bleue. Les rues sont désertes, silencieuses. Quelques mouettes réalisent leurs premiers mouvements d’ailes.

J’ai pris l’habitude de découvrir les villes lorsqu’elles se réveillent. De percevoir de nouvelles langues, et de ne pas les comprendre.

Des bus pssschitent lorsque leurs portes s’ouvrent. De longues personnes en descendent, la tête baissée, les écouteurs vissés dans les oreilles. Ils se dirigent mécaniquement vers là où ils doivent aller. Des hommes et des femmes s’affairent sous de grands tabliers noirs. Ils installent des terrasses sur une moitié de trottoir. Des agents en tunique fluo à bandes réfléchissantes s’accoudent sur une armoire électrique. On a l’impression que l’on s’active alors que les premiers invités arrivent.

Souvent je marche à l’instinct dans les rues. J’y marche plus ou moins vite. J’essaie de prendre la mesure d’une ville.

Derrière les grilles d’un parc, le vert d’un gazon bien tondu ; le bruit d’un balai sur les pavés. Quelques lycéennes, assises sur les marches d’une église, ignorent à l’écart, la partie de softball qui fait office de cours de sport dont elles sont dispensées. Sur le terrain stabilisé, de jeunes athlètes se dépensent, le coin de l’oeil parfois tourné vers celles qui les surplombent. Lorsque la batte frappe la balle sous le bon angle, les conversations des lycéennes s’arrêtent tout de même. Le garçon s’élance dans un sprint fou. Les yeux des spectateurs montent vers le ciel, puis redescendent vers le gant le mieux placé. En short, d’autres lycéennes prennent du plaisir à avoir troqué leurs jeans. Sous les saules et les bouleaux, des lycéens buissoniers lorgnent sur l’engagement des jeunes athlètes.

Il m’arrive parfois de rester scotché à des scènes qui pourraient paraître sans importance, mais c’est là que l’on prend tous les détails.

La verrière, subitement, laisse passer toute la lumière. Vite, la chaleur suit. La charpente métallique craque. Les tartines de saumon et de hareng sont une à une sorties des vitrines. Une tranche tombe sur le journal d’un homme qui veut faire trop de choses en même temps. Des jeunes donnent à l’étranger la preuve que celles-ci sont les kebab de là-bas. Le marché devient point de rendez-vous et cantine. On se salue et on s’assied, et l’on ne vient pas forcément pour manger. Adossé à un mur en petites briques rouges, un technicien de surface s’efforce à une petite sieste.

J’ai vite repris l’habitude de payer 5 euros une tartine. J’ai vite perdu l’habitude de ne pas acheter quelque chose dix centimes trop cher.

A midi, les imposantes marches de la cathédrale sont garnies. Des classes entières attendent que la Garde entonne l’hymne national. La place, déserte quelques heures plus tôt, accepte heureuse le vif intérêt des visiteurs pour le protocole. Enveloppées de gants blancs, des mains habiles manient les pistons des cuivres avec précision. Les murs des ministères qui délimitent la place, forts d’une amplification complice, aident la grosse caisse à garder toute sa rondeur. Les coups secs des caisses claires montent jusqu’à faire vibrer les plus petites cloches. Après que les dernières notes eurent été jouées, sur ordre d’un gradé, le drapeau est hissé le long d’un mât par de jeunes soldats. Un vent léger mais suffisant dresse la toile. La rumeur du public accompagne la dynamique du voile. Sans la voir, la mer fait ressentir sa présence. L’atmosphère est presqu’insulaire.    

Je ne peux presque pas me défaire des îles, et du caractère qui est le leur. L’immensité qu’elles ont devant ou derrière elles, donne un sens étrange au dur sur lequel on marche.

Cinq anneaux. Cinq couleurs. Des stabylos. Des classeurs ouverts. Des étudiants révisent dans l’univers olympique. Un hurluberlu hulule sous une branche. Dans une marche rapide, un homme au téléphone se retourne sur lui et semble perdre le fil de sa conversation. Deux femmes redirigent leurs pas vers un banc plus éloigné pour y déballer leur en-cas alors qu’elles avaient visiblement opté en première intention pour un banc voisin de l’hurluberlu. Sans prendre garde à lui, des chiens courent derrière d’autres chiens. Un vendeur ambulant vend des chiens chauds. Certains joggeurs semblent plus à la peine que d’autres. Sur les bancs, cirent d’anciens étudiants, d’anciens joggeurs. Les uns envient les autres. Les heures, les jours et les années passent, sans que l’on comprenne toujours tout. Mais chacun vit sa vie.

Les parcs révèlent l’attitude d’une ville. J’ai eu l’occasion d’y analyser bien des choses tout au long de mon parcours. Ici est ma ligne d’arrivée, la conclusion de mes analyses.

Dans les rues du centre, l’atmosphère a changé du tout au tout. Le paisible début de matinée s’est transformé en paisible début d’après-midi. La lumière est plus franche, les mouvements à peine plus désordonnés, encore que. Vêtus de coupe-vent rouges, des militants d’une association caritative internationale arrêtent sans grande difficulté des passants pour exposer leurs projets. Deux connaissances se croisent poliment. Les dernières additions sont apportées à table. Puis les rues se vident à nouveau.

J’étais, en début de matinée, heureux de découvrir quelque chose de nouveau. J’ai même donné l’impression que je pourrais repartir pour un tour. Que j’enchaînais comme au premier jour, guidé par la curiosité qui habite les Hommes. Mais très vite j’ai enchaîné les choses pour passer le temps, décidément trop long. J’essayais de m’occuper jusqu’au moment que j’attendais. Je courrais dans tous les sens, et je repassais parfois par les mêmes endroits que quelques heures plus tôt. Il y avait deux raisons en fait à cette course folle. 

Un plan à la main, un ticket de bus dans la poche, un français marche vers la gare centrale. Huit voies, un calme plat. Un fleuriste dans l’entrée fait face à un bar que seules les gares savent abriter. L’odeur de café se mélange au parfum des fleurs dans le vent frais qui s’engouffre dans le grand hall. Nichées sur les murs de la gare, d’étranges gargouilles regardent les arrêts de bus qui ont transformé la place du théâtre en un amoncellement d’aubettes, de panneaux et de numéros.   

Sauf accident, le voyage est bel et bien fini ici. Depuis déjà quinze jours, deux ou trois articles pour vous, je commence à en parler. Mais dans un peu moins de cinq heures je serai quasiment chez moi.

L’aéroport est calme. Un groupe de retraités se constitue lentement devant la fille d’enregistrement du vol Alitalia 7712 pour Rome. Chaque nouvel arrivant reçoit des mains de l’organisateur, une enveloppe. Tous ne semblent pas se connaître. Les présentations vont bon train. A côté de rien, un groupe de pongiste est installé autour d’une minuscule table haute sur laquelle est posée une dizaine de pintes. De l’autre côté des contrôles, les restaurants proposent un coin de table avec vue sur les derniers quarts de Roland Garros. Sous les écrans, le champagne est présenté dans des bacs à glace Moët & Chandon. Les salades, noircies de vinaigre balsamique, sont habilement pliées sous les fourchettes. Les avocats, finement taillés, échangent sur les derniers dossiers traités.

Je quitte Helsinki, où je viens de passer douze heures. Une escale, une dernière étape. J’ai redécouvert l’envie de courir à travers les rues, prendre des photos. J’ai retrouvé la curiosité que j’ai connue à Hong Kong. J’ai l’impression d’être reparti ailleurs. De voir quelque chose de nouveau. Au bureau d’information faisant face à la gare, dans les premières heures du jour, j’avais pris un plan et un petit dépliant. J’avais senti que quelque chose allait se produire. J’avais mis de côté la petite fièvre qui me poursuivait depuis quelques jours. J’y étais allé avec envie, à fond, comme si c’était ma dernière chose à donner, ma seule et unique occasion de découvrir cette ville, comme s’il fallait que je compense le peu de temps que j’y avais par un nombre de kilomètres, de clichés, de saveurs, de détails. J’ai repris ma marche insensée, mécanique, que je peux avoir de temps en temps dans ces moments là. Celle qui permet d’évacuer un trop plein. Celle qui permet de penser à autre chose. Un besoin.

Les écrans présentent majoritairement du bleu et du vert. A certains moments, de petits points jaunes indiquent la position d’une ville par rapport à l’extrémité d’une courbe. Centrée, elle marque la position de l’appareil et le chemin parcouru. Puis viennent les chiffres. Sur certaines lignes ils augmentent, sur d’autres ils diminuent, et sur d’autres encore ils restent constants. Tout se passe comme sur des ailettes. Les passagers vaquent à des occupations diverses. Les hôtesses s’affèrent avec délicatesse à de petits services variés. Bref, tout le monde s’occupe comme il le peut. Dans cette sérénité troublante, il y a un gars dans cet avion qui est dans un état d’excitation indescriptible. Cette putain de courbe grise ne lui semble plus dépasser les villes, et l’Allemagne ne lui a jamais paru être aussi grande. Il est incapable de lire une ligne, de dormir, de rester tranquille. Il se lève, va jusqu’à la toilette de l’arrière de la cabine, revient à son siège, fait mine de farfouiller dans son sac rangé dans le compartiment au dessus de son siège. Son impatience est sans équivoque.

Même le jour de mon « grand » départ, je n’ai connu telle excitation. J’ai l’impression que l’avion prend son temps. J’entends le ronron mou des moteurs. J’ai l’impression d’être dans un bouchon. Le vol Helsinki-Bruxelles a été le plus long de ma vie. La longue traversée de Zaventem bien pire. Quand j’ai vu, enfin passées les portes coulissantes de la zone neutre, les larmes de ma mère derrière l’appareil photo qu’elle essayait d’utiliser pour les dissimuler, j’ai compris que ce vol de quelques heures n’était rien à côté de celui qu’elle avait dû ressentir pendant ces quelques mois. Elle qui avait pris l’habitude de m’avoir à ses côtés. Je n’ai jamais vu la photo qu’elle a prise à ce moment-là, si elle y est parvenue. J’ai juste vu ma mère, ma sœur et ma tante, et je crois qu’elles ne peuvent pas s’imaginer combien j’étais plus heureux qu’elles de les voir.

4 février 2012

Mon Bangkok

hkgbkk. J’avais expliqué dans mon premier article ce que signifiait ce titre. Un voyage par voie terrestre entre deux aéroports. Hong-Kong et Bangkok. J’avais expliqué que mis à part quelques points de passage plus ou moins définis, le reste serait décidé sur place. Que ça coulerait de source. Au final, vous avez compris que si j'ai respecté la déambulation plus ou moins à l'aveugle, j’ai quand même dû déroger à une partie de ma règle. Une fois. J’ai pris pas mal de bus, de trains, de bateaux, mais les évènements à Bangkok déjà décrits dans l’article consacré au long voyage entre Luang Prabang et Ko Tao m’ont obligé à prendre l’avion, et de rompre, tout à la fin, la tenue de ma promesse. Désolé. Désolé pour moi surtout. Même si je ne regrette rien, avec l'aide des hôtesses d'Air Asia.

Avant de partir je pensais donc arpenter les rues de Bangkok, et écrire un article sur tout ce que j’y aurais vu. Je pourrais faire un semblant, avec ce que j’avais vu dans Pékin Express (mais pas que). Mais non, Bangkok, mon Bangkok, n’a pas été une étape rêvée, ni une course folle. Par deux fois, je suis resté à zoner entre les Seven-Eleven et Starbucks Coffee, à attendre un avion qui allait m’envoyer loin de là. Je prenais les escalators, je m’asseyais sur un banc, je lisais toutes les cartes des restaurants, je soupirais à chaque fois de voir des prix aussi gros, je lisais un énorme bouquin photocopié que m’avais donné Daniel, Catfish and Mandala, qu’il faut absolument que vous lisiez d’autant plus si vous avez fait le Vietnam. Je passais mon temps comme je le pouvais. Je regardais l’aérogare, les avions, je passais des contrôles, je me réasseyais sur d'autres bancs. Le bruit des roulettes commençait à m’agacer profondément.

Mon Bangkok_06 

Voilà ce qu’a été mon Bangkok. Sans regret donc. Bangkok ne s’échappera pas, même si elle peut changer, et j’ai fait un voyage plein. C’est presque même mieux comme ça. Voilà une bonne raison d’aller traîner à nouveau par là-bas. J’y retournerai probablement j’espère un jour. Je prendrai le temps de découvrir Bangkok, d’y prendre autre chose qu’un avion. Mais mon voyage se finit bel et bien là, à BKK, dans cette ville qu’est Suvarnabhumi, qui vu comme ça, sans prêter attention aux détails, pourrait être n’importe où dans le monde. C’est ça le chic des aéroports. Ils ont de belles architectures, le(s) Starbucks que j’avais prédits dans mon premier article, et des fourmis et des moutons de toutes les couleurs et de tous les genres pour les peupler.

Mon Bangkok_01 

C’est dans cette aéroville que j’ai constaté comment un voyage se finit si banalement. J’aurais voulu courir une course, arriver le souffle court, le T-shirt trempé, lever les bras au ciel en criant Yes !, serrer quelqu’un dans mes bras, revoir toutes les belles et les terribles images accumulées au cours de ce long chemin, attraper mon avion au Final Call, gagner une amulette, pleurer au ralenti. Quelque chose d’héroïque et partagé. Mais tout s’est passé beaucoup plus calmement, seul, alors que ma mère et ma soeur arrivaient à Bruxelles où j’allais atterrir le lendemain. Tout était fini, il n’y avait plus rien à faire, plus rien à ajouter, la messe était dite.


Mon Bangkok_02 

J’ai fini par choisir le restaurant dans lequel j’allais manger mon dernier plat de voyage. Un restaurant chinois du deuxième étage. Celui des départs. J’y ai mangé un canard laqué. Je me souviens parfaitement de mon premier repas à Hong-Kong. C’était un canard laqué, avec Will, cet américain installé depuis trois ans en Chine, dans un petit restaurant de Mong Kok. La boucle était bouclée. J’emporte avec moi de nombreux souvenirs, et je ne sais pas bien encore si j’aurais dû faire autrement, si j’ai atteint ce que je voulais atteindre, si j’ai vécu ce que je voulais vivre. Mais tout est positif, même ces questions. Je n’ai pu commencer à y répondre que plusieurs mois plus tard.

Mon Bangkok_08 

Une de ces réponse est notamment survenue fin septembre 2011, soit quinze mois après mon retour, en repartant. Pas pour aussi longtemps c’est sûr, mais un peu de la même façon, avec mon sac sur le dos, et sans être vraiment certain de ce que j’allais faire. J’étais payé par contre. J’ai été marcher au Népal en ayant mal au genou. Une belle connerie. A mon arrivée à Katmandou pourtant, je n'étais pas certains de me lancer dans l'aventure. Mais les boutiques de trek, la pluie de la plaine et l'envie de faire quelque chose d'inconscient m'ont malgré tout emmenés dans des hauteurs qui, si belles, ont dissipé une douleur récurente depuis quelques mois et que je n'ai plus jamais ressentie depuis. La lassitude dont je vous avais parfois fait part lorsque j’étais là-bas, sur les rives du Mékong, s’était déjà complètement évaporée. La fin de ce blog, comme vous le savez, est écrite plus qu’à tiède, et je peux vous dire que l’envie de repartir encore et encore à la découverte ne s’arrêtera pas. Elle fera toujours partie de mes projets. Non seulement parce que voir toutes ces belles et terribles choses me semble une chance, mais à mes yeux elle apparaît presque comme une nécessité. Il y a des gens comme ça. Mais tout un chacun a besoin des choses qui lui sont nécessaires (principe basique). Pour trouver un équilibre, pour essayer de suivre un des chemins qu’il nous a été donné de suivre. Moi, je ne pourrais laisser passer ces moments-là. L’enchaînement des situations, des rencontres. Le sentiment du fugitif, du captif. Les questions qui en découlent, les moments de lâcher-prise, les moments où il faut se sortir les doigts du cul, ceux où on doit affronter ce qui se passe sur Terre, sans dire que l’on entre dans un combat, les moments où tout simplement vous vous demandez qui vous êtes, et le moment qui vient juste après, celui où vous devez reconnaître que vous n’êtes qu’un corps et un esprit comme tous les autres, que vous êtes né quelque part, que vous n’y pouvez rien, que vous êtes grand, que vous n’y pouvez rien, que vous êtes clair, que vous n’y pouvez rien, que vous êtes maigre, que vous n’y pouvez rien, que vous êtes seul, que vous y êtes pour quelque chose, que vous êtes là, que vous y êtes aussi pour quelque chose. Quelque chose que vous cherchiez. Ces moments de recherche, quels qu’ils soient, sont indispensables je crois ; pour les Hommes que nous sommes. C’est pourquoi je dis que je continuerai à les chercher, comme tout un chacun, et chacun dans son domaine.

Mon Bangkok_03 

Ce blog n’est donc définitivement pas utile au lecteur qui se promène sur la toile à la recherche de renseignements pratiques. Je suis désolé pour tous les déçus, ceux qui doivent relancer une recherche google pour savoir s’il y’a un bus entre Hong Kong et Bangkok (oui il y en a plein), parce que ce dernier les a dirigé par erreur sur cette page. Mais, le lecteur étant arrivé jusqu’ici, a bien dû s’en rendre compte, et pourquoi m’excuser puisque je ne l’ai pas forcé à se taper toutes ces lignes.

Mon Bangkok_07 

Pourtant ce blog, avec ses longues descriptions de situations, paysages et états d’âme, a pour seul but de donner envie aux gens qui le peuvent, d’aller voir ce qui se passe là-bas, même si ce n’est qu’un tiers du quart, en réalité, que l’on voit. Le but de ce blog est en définitive, celui de vous faire partager la conclusion que le voyage peut agir sur chacun d’entre nous, différemment c’est sûr, mais que pour une personne donnée, il agira, et cette personne agira alors à son tour, d’une façon ou d’une autre. Ce blog a aussi pour envie de vous rappeler que la plupart des gens que vous croiserez là-bas ne voyagera jamais. Et ce blog a définitivement l’envie de vous rappeler qu’il y a un trou béant entre le voyage et les vacances.

J’étais à Suvarnabhumi, entouré de voyageurs et de vacanciers. Et c’était mon Bangkok.     

31 décembre 2011

Phuket (censuré)

Lorsque j’ai bouclé mon sac le jour de mon départ de Ko Phi Phi, je rentrais à la maison. J’ai pris un bateau pour Phuket. Là, j’avais un jour et demi pour faire des cadeaux et attendre mon avion pour Bangkok. Autant vous dire de suite que vous ne verrez pas de photos de Phuket. Depuis le début de mon aventure pourtant, je me promène en photographiant presque tout. Les images ne sont pas toujours belles, mais leur seul but est de rendre compte. De faire voir. De faire partager ce que des yeux simples ont eu devant eux. J’ai dû me rendre à une évidence pas si certaine : le côté artistique me viendra peut-être un jour. Au cours de ce voyage je photographiais donc instinctivement dès que quelque chose ou quelqu’un se présentait avec une part de particularité, de beauté, dès qu’il y avait quelque chose que je ne comprenais pas ou dont je n’avais pas l’habitude, dès qu’il y avait des couleurs, des profondeurs. Pour pouvoir saisir ces moments qui peuvent survenir à tout instant, l’appareil était trimbalé négligemment dans ma poche. Je pouvais le sortir en une seconde, l’allumer et appuyer sur le bouton. Attendre une seconde et appuyer à nouveau. Ce traitement a d’ailleurs valu qu’une poussière se glisse très tôt dans mon voyage à l’intérieur même de l’objectif. Il m’était alors impossible de faire une photo sur fond clair. Encore moins avec zoom sur fond clair. Je devais toujours positionner cette tache sur une zone d’ombre, ne pas la faire grossir. Mes clichés étaient limités. Mais j’avais oublié l’art. J’ai vite accepté mon rôle de petit témoin. Prendre ce que l’on voit, tout simplement. Ne pas magnifier, ne pas essayer de rendre beau. Figer les choses. A Phuket pourtant il m’est apparut peu évident d’aller figer ces choses-là. Malgré mon principe que tout mérite d’être vu, c'est-à-dire qu’il faut se laisser la possibilité de voir et après celle de juger, j’ai décidé de ne pas montrer Phuket. Qu’y aurais-je d’ailleurs montré, si ce n’est des putes et des proxénètes ? Ce qui se passe à Phuket doit rester à Phuket. Non pas qu’il faille faire un mystère de ce qui se passe là-bas, non pas qu’il faille susciter la curiosité, simplement que j’ai toujours eu du mal à photographier les putes et les proxénètes (qui du reste se cachent bien, ou pas, puisqu’un gérant de bar est bien souvent un proxénète), et que mon appareil fait de très mauvaises photos quand il est dans la nuit. Il faudra vous contenter de mots, lesquels auront été je l’espère bien choisis.

Malgré cette orientation donnée à cette introduction, Phuket n’est pas que putes et proxénètes, et ouverte la nuit. Phuket est en fait une grande île, qui fait la taille d’un terrain de football de 50 kilomètres de long sur huit de large. C’est donc un terrain où il faut tous les types de joueurs. Sans oser la comparaison aux gardiens de buts, défenseurs, milieux ou attaquants, je vais dire que des touristes il en faut à tous les postes, car il y a des entraîneurs (dans le sens de qui vous incitent) à la pelle. Il y a donc différentes façons de « jouer » Phuket. Vacances sur les ailes, sur la défensive des plages condamnées désertes par les 5 étoiles, ou, sur les collines gardées de la charnière centrale pour ceux qui veulent garder le contrôle en prenant de la hauteur. Vacances au milieu de ceux qui ont pas mais qui sont pas venus pour ça, et qui se replient sur des tours en bateau cargo, des plongées en palmes usées, le truc simple pas loin d’un aéroport qui n’est qu’à 400 euros de nos capitales. Et offensives, enfin, voire offensantes. C’est là que j’ai débarqué, en tête plongeante, à Patong. Au milieu des gens perdus, sans le sou, mais avec des putes sous les fenêtres comme s’il en pleuvait. C’est étrange parce que si je suis arrivé là, dans le quartier de Patong, c’est parce que je me suis fait conseiller Patong par un couple d’ardéchois blancs d’une cinquantaine d’année et une jeune infirmière noire de la région parisienne qui n’avaient rien de pervers. Des profils sûrs, à première vue. J’aurais dû pourtant me méfier puisque ce sont ces mêmes personnes qui m’ont conseillé de rester une nuit à Krabi. 

Depuis la terrasse de mon petit hôtel, à quelques rues de « LA » rue, nous parlons avec elles par-dessus les 4x4 qui passent. Celles-là, personne ne vient les prendre. En essayant d’être pragmatique, je me dis que c’est par ce qu’elles sont trop loin du centre. Les ballons n’y arrivent pas. Les transversales sont stoppées contre les façades des bars leaders placés en opposition. Mais cet argument ne tient pas. Les fesses ont là. Installées sur des tabourets en faux cuir blanc, sur un bout de trottoir. Elles sont pas forcément belles. Il y a des sentiments contradictoires. Celui animal, l’autre moral. Elles traversent pour s’installer à votre table. La gérante de l’hôtel ne dit rien. Elle laisse faire. Elle demandera un billet si deux personnes montent. Sa sœur tient un salon de massage qui occupe un petit local donnant directement sur la réception. Tout est plus ou moins lié. Parmi les putes il y en a des qui, sans dire qu’elles ont douze ans, ne permettent pas d’être sûr qu’elles en ont suffisamment. Sans dire qu’il y a un âge où c’est bon, on peut faire la pute tranquille, il y a un âge que c’est mieux de dépasser, pour comprendre ce que l’on fait vraiment. En discutant avec elles, j’ai retrouvé mon côté journaliste raté. Comme un petit Bernard de la Villardière, en quêtant sans relâche sur les réseaux. Au plus fort de mon investigation, j’ai réussi à faire cracher à la plus jeune pute ce que je voulais entendre pour pouvoir l’écrire (même si c’est pas obligatoire) : "To feed my family". Pas besoin de prendre la peine d’écrire la question car vous l’avez comprise, et on tenait notre sujet. Info ou intox, on s’arrache.

Pour retrouver la route de l’aéroport, celle de notre retour à tous, avec toutes les images que j’ai choisi de censurer puisque de toutes façons vous les avez déjà vues sur Enquêtes exclusives, je dois arpenter les rues de la ville. Le quartier de Patong en fait. J’évite une des boutiques à T-shirt, je passe devant un Mac Do (tiens ! le premier depuis Kunming !), je longe la plage, j’affronte les taxis, un tailleur indien me propose des chemises sur mesures, je passe devant un Burger King (tiens ! le premier depuis Hong Kong). La boucle est bouclée. Je m’installe sur une terrasse de LA rue principale. Il est 9h30. J’ai envie de manger un Club Sandwich avec de la mayonnaise et de boire un Coca. En attendant ma commande, je lis la presse sportive. Les textes y sont orientés football anglais. Celui que tout le monde aime. Moi en tout cas j’aime le football anglais. Les joueurs sont proches du public et ils boivent une bière après le match.

Alors que je mangeais, j’observais, comme d’habitude. Le soleil reflétait déjà sur les enseignes des bars, et la vie reprenait son sale train. Sur ma droite il y avait une table occupée par un couple sans doute allemand. L’homme semblait être à la retraite, comme beaucoup d’autres. Il avait une chemise à rayures grises qui sortait d’un bermuda beige plutôt ample, rattaché par une ceinture en cuir marron. Il portait une casquette bleue marine dont la visière droite m’empêchait d’identifier clairement l’inscription qui avait été brodée dessus par un sponsor, avec des fils ors et blancs. Aux pieds, des chaussettes grises relativement neuves apparaissaient sous les lanières de sandales à scratch un peu fatiguées. Il portait une fière moustache et des pommettes joyeuses. Il avait visiblement un grand appétit. Le tout n’était pas très harmonieux. En face, une femme, vraisemblablement sa femme. Comme lui, elle avait dû prendre quelques kilos durant ces premières années de retraite et n’avait pas de complexes apparents, comme les allemands savent bien le faire. Elle allait nu pied dans des sandales blanches sur lesquelles des fleurs en plastique violettes avaient été attachées. Sa visière transparente était accordée aux fleurs des sandales ce qui laissait penser qu’il y avait quand même eu une attention portée sur l’accoutrement avant de sortir dans cette rue. Elle feuilletait un guide de la Thaïlande, similaire au mien. Quand elle croquait dans son pain, elle devait avoir la même tête que moi. On était pareil elle et moi. La seule différence est qu’elle semblait amoureuse de l’homme en face d’elle. Moi je n’avais personne. Lui avait dû la veille au soir, avec à son bras sa femme, regarder lors de la promenade nocturne, les cuisses, les fesses, les interstices, la jeunesse. Moi j’avais vu de belles plantes s’agiter dans des bocaux éclairés, s’élevant autour de tuteurs au dessus d’herbes folles et cramées.

J’ai vite compris que ces gens n’étaient ni joueurs ni remplaçants, pas plus et pas moins que moi. Ils étaient sûrement arrivés là eux aussi un peu par hasard et n’avaient pas envie de se charger plus la conscience avec des questions de principe. Ils étaient bien là. Ils mangeaient bien, il y avait du soleil, et finalement pour eux, les putes n’étaient que là où elles étaient, et Phuket était un lieu où il y en avait plus peut-être que nulle part ailleurs. Ils devaient avoir la conscience tranquille j’en suis sûr. Je me suis demandé à un moment ce qu’ils pouvaient bien penser. Et j’ai pensé que peut-être ils avaient le sentiment de pouvoir s’en foutre parce qu’ils avaient eu et fait tout ce que finalement il est bien de faire dans une vie, sans (se) faire plus de mal. L’argument suffisant. Des enfants sans doute déjà grands et qui avaient réussis, une belle carrière ou tout du moins une vie professionnelle respectable, quelques associations caritatives. Ça doit bien leur permettre de venir s’en foutre dans ce genre de coin. Parce que c’est facile tant c’est peu cher. S’ils sont aussi sereins par rapport au décor végétal, et à toute la faune qui s’y faufile, c’est qu’ils pensent avoir mérité de s’en foutre, tout simplement.

Pour moi, la chose est autre. Je ne sais pas si j’ai mérité d’être là (comme si quelqu’un le méritait ! Cette phrase est con, c’est un peu comme si Phuket était un but à atteindre ou un juge qui dirait « ok toi c’est bon t’en as bien chié dans ta vie alors viens voir les putes c’est ce qu’il y a de plus beau »), avec le peu que j’ai fourni dans ma relativement jeune vie. Non, la question est ai-je suffisamment fourni pour pouvoir avoir l’impression que je peux m’en foutre ? La réponse est évidemment non, mais comme est arrivée la fin de mon voyage, pour ne pas culpabiliser par rapport à celui-là, je dois quand même bien savoir si j’en ai profité, si même ça je ne l’ai pas raté, si j’ai eu raison de partir, si je n’ai volé la place de personne, et si j’ai été correct. C’est difficile à dire. Oui bien sûr j’ai passé du bon temps, vu de belles choses, mais en ai-je profité comme vous l’auriez fait vous ? Je ne sais pas. Doit-on d’ailleurs tous profiter de la même façon ? Pas sûr. Pour moi, ce voyage a été profitable, même si, le lecteur régulier que vous êtes peut-être sait que ça n’a pas été si facile tout le temps pour moi. Au milieu des putes qui commencent à réinvestir les bars voisins, je dresse mon bilan, je me pose des questions que je ne me serais pas posées aussi rapidement, et puis le couple d’allemands se lève. Il est vite remplacé par une famille russe avec deux bambins d’à peu près sept et dix ans. Il est 10h30 et je ne sais plus trop où j’en suis. Je suis à Phuket.

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17 décembre 2011

Note descriptive et de fonctionnement simplifiée des Ko Phi Phi

      Objet du document : en arrêter avec la procrastination et raconter

      Date de création : 1,5 an après

      Rédacteur : routard à temps plein d’un temps, aujourd’hui intermittent

      Vérificateur : -

      Approbateur : encore moins

 Phi Phi_16

 

Sommaire

  1. Introduction
  2. Etymologie
  3. Célébrité
  4. Contexte
  5. Utilité et conséquences
  6. Histoire récente
  7. Et la sûreté dans tout ça ?
  8. Topographie et inc(déc)linaisons
  9. Situation
  10. Attractivité
  11. Désagréments
  12. Urbanisation
  13. Sports et loisirs
  14. Visiteurs
  15. Télévision
  16. Dommages collatéraux
  17. Espoirs vains, rattrapage à coup d’idéaux et de techniques
  18. Cas pratique
  19. Constat, conseil, ordre et constat
  20. Gastronomie
  21. Faune
  22. Faune qui parait flore
  23. Habitat
  24. Economie
  25. Transports
  26. Topographie, habitat, faune et flore, gastronomie, activités et climat, tant de sujets déjà abordés, mais sur lesquels il a fallu revenir.
  27. Depuis/vers

 

Toutes annexes documentées avec schémas de principe et plans Tel Que Construit.

 

1. Ko Phi Phi. On a tous déjà entendu ce nom là. A cause d’un tsunami, et des images terrifiantes qui nous ont suivi les semaines d’après. 2. Parce que ça a un nom rigolo. Pipi, caca. Forcément, on l’a retenu. 3. Et puis, admettons, le nom ne vous était pas familier. Vous avez peut-être vu le film avec le gars du Titanic et deux frenchies qui vivotent sur une île et que tout ça fini mal. Oui, il y a une plage. Cachée. 4. Pas suffisamment. On est venu y tourner le film. Aujourd’hui, on peut même y faire du camping, sur cette plage-, jouer les héros de cette belle utopie. Quelque chose qui semble désormais impossible tant la Terre est parcourue de ces prévisibles routards qui peuplent, avec de moins en moins de difficulté, les endroits qui permettent de tourner ces rêves-. 5. Voilà, Ko Phi Phi, même si vous ne l’aviez vu, est un endroit qui a été pensé par les meilleurs scénaristes, construit par les meilleurs décorateurs. Les figurants sont arrivés lorsque le plateau était prêt, comme souvent. Du coup, les habitants se sont poussés et se sont mis à faire le catering.

6. Il n’empêche que les images que nous avons vu en ce jour de 2004, si proche de Noël et de nos retrouvailles familiales, ont été bien réelles. 7. Comme si les scénaristes n’avaient pas pu penser aussi fort. A moins qu’au fond ils avaient tout prévu, et que dans leur désir d’avoir du sensationnel à la limite du plausible, ils n’y soient pas allés qu’avec le dos de la cuillère. 8. Toujours est-il que lorsque l’on se promène sur l’île aujourd’hui, si de traces physiques du tsunami nous ne pouvons observer, les traces de son chaos occupent les esprits. Les routes qui montent à flanc de colline sont désormais chemins d’évacuation (cf. Annexe 4), balisés comme si tout cela pouvait recommencer demain.

9. Pourtant, dans le centre de Phi Phi Don, la plus grande des deux îles, l’atmosphère est débridément sereine (cf. Annexe 1). Loin est le champ de bataille qu’a dû être ces jours d’après, l’île, et à plus grande échelle, ce qu’ont dû être les côtes toutes mal orientées de la mer d’Andaman et du golfe de Bengale. 10. Les activités ici ont repris leur cours normal, peut-être même plus, je ne sais pas. De ce que j’ai vu quand j’étais là-bas, tout est fait pour que le touriste puisse profiter des atours somptueux de l’île. 11. Qu’il puisse s’y gaver, s’y saouler, s’y vêtir de T-shirt détournés, s’y tatouer végétaux et étendards rock, s’y prélasser, s’y plonger dans la grande bleue et dans de bons romans troqués, s’y fumer un pétard tranquille, c’est les îles, s’y bercer dans un hamac, c’est le top. Si c’est ça la vie ? Si, c’est ça la vie qu’on vous propose ici.

12. Dans le dédale du tombolo, les restaurants, bars et échoppes se font face. Ils sont insérés entre les deux commerces qui ont été légèrement décalés au moment de l’insertion (c’est qu’il a fallu pousser) et qui ont propagé l’onde de choc sur leurs voisins, et les voisins des voisins, et les derniers de la chaîne se sont trouvés décalés de plus en plus loin, déjà sur les hauteurs des collines. Cependant sur le plat, quelques institutions ont su garder leur place pour des raisons évidentes : le Reggae bar est un vaste volume coincé entre deux petites ruelles qui forment un angle. 13. Là, au Reggae bar, l’activité principale tourne davantage autour du sport que du reggae. Les touristes y sont invités à combattre entre eux pour un lot dérisoire : 75 cl de whisky qui tiennent dans un sceau dans lequel sont plongées deux pailles. Après une démonstration par de vrais jeunes boxeurs du coin, des protections sont proposées pour que les débutants se défient sur le ring (cf. Annexe 5). 14. De part et d’autre du bar, la tension monte. Un anglais est poussé par ses copains, un suédois veut montrer à son petit krisprolls répondant au doux nom de Hilda (ou pas), que c’est lui le plus fort. Une fois en tenue, c'est-à-dire torse nu, sans technique aucune, les deux vaillants candidats cherchent une gloire éphémère, qui se perdra dans les souvenirs brumeux des spectateurs amusés. En fond, les encouragements des différents clans, dont un deviendra vite désamusé, 15. et les images ESPN d’une compétition de l’USPGA Tour, sur un des grands écrans de ce drôle de palais des sports.

16. A l’extrême, à quelques brasses de bateau moteur, inhabitée, la plus petite des deux îles : Phi Phi Leh (cf. Annexe 2). Là où le film qui m’a permis de planter le décors, cette plage, donne aux visiteurs (oui, au méga pluriel) le goût d’un rendez-vous (manqué) avec la solitude. 17. Les paysages y sont époustouflants de balais de palmes et de maillots de bains sans arguments. Mais voilà pourtant un lieu où il est facile de s’affranchir de ces désagréments bien réels parmi lesquels je m’inclus dedans. Comment expliquer ? C’est un peu comme essayer de comprendre lorsqu’on visite un stade vide ce que c’est un soir de matche, mais à l’envers. Il suffit de se placer dans une ambiance différente, la bonne, et le tour est joué. 18. Oubliez les maillots de bain désobligeants, les cris stridents des jeunettes enfants, les sourires disgracieux qui s’immortalisent en gros plans, et les guides thaïs qui vous rappellent que vous n’avez que peu de temps. Prenez le, ce temps. Marchez au bout de la plage, asseyez-vous sur le sable, appuyez votre dos sur la falaise, laissez l’eau claire venir jusqu’à vos pieds. Prenez le frais du vent effleurant la beauté des parois s’enfonçant dans le liquide transparent. Observez le monde vivant 19. que vous êtes venus pénétrer maladroitement, avec des palmes trop grandes, un masque pas joli et un tuba que vous ne maîtrisez pas forcément. Restez plongés. Oubliez tout. Faites-vous votre monde, votre mer, votre mer-monde. Ne vous gâchez pas ce moment-là. Profitez-en. Renaissez. Vous êtes un poisson.

20. Sur le bateau, on redevient plus terre à terre : il faut se nourrir. L’équipage nous distribue de grands quartiers de pastèque que l’on gobe pendant que nous contournons l’île. Entre quelques juteuses bouchées, l’occasion nous est donnée de nous jeter du ponton pour quelques plongeons dans de petites criques abritées. 21. On nous promet de temps en temps des requins. On plonge sitôt le signal lancé, pour l’adrénaline, plutôt que pour les requins, malheureusement. Quoique qui sait si on n’aurait pas bafouillé un peu avec notre tuba si on en avait vu un. Malgré le fait qu’on sait que les requins de Ko Phi Phi ne sont pas méchants, comme tout le monde ici, ça reste quand même un gros poisson. 22. Le plus dangereux finalement, restent les coraux aiguisés, en forme de lames et de piques, qui peuvent s’avérer bien embêtants lorsque la mer descend et que vous faites le con un peu plus au large. Pour le retour, montez les genoux et ne laissez pas traîner les mains. Alors qu’il est interdit d’en prélever des échantillons, deux malheureux espagnols en ont ramenés dans leur chaire. Hostia !

23. De retour sur la terre ferme, on se place en apesanteur sur son hamac, si on a la chance d’en avoir un, autrement dit, 24. si on n’a pas fait le rachos, et qu’on a décidé de se faire du bien. Pour moi fini les piaules sans charme. J’ai pris une petite cabane, sur un bout d’île, privé (le bout, pas l’île), avec plage, privée. 25. Pour y arriver, soit on fait un peu de randonnée avec son sac sur le dos à travers une végétation qui impose de lever les jambes et de baisser la tête, soit on prend depuis le port une imposante pirogue qui est incluse dans le prix de la cabane et du hamac qui va avec (cf. Annexe 3).

26. On est alors loin du tombolo et de son tumulte décrit plus haut. On habite dans les arbres. Le soir venu, les bruits de nos voisins se distinguent davantage. Si les oiseaux se sont tus, les insectes battent des ailes et sifflent avant de venir se brûler les antennes sur les parois des lampes à huile. Au restaurant, on sert un buffet revigorant. Ce que l’on a vu le jour nous est révélé suite à un savant process, dans de grands bols en bois par la lumière vacillante de quelques torches. Les pieds dans le sable, on se sert quelques coquillages, un filet de poisson finement doré, une louche de légumes grillés, une petite portion de pad-thaï marin. Ça c’est pour le premier tour. Viennent ensuite, si on se donne la peine de retourner sur le sable frais, les beignets de crevettes, deux couleurs de curry pour des piquants de deux sortes, des arrangements de riz sauté, et, de belles rondelles d’ananas, juteuses comme il se doit. Lorsque l’on retourne à notre case, il fait nuit depuis bien longtemps, mais l’heure n’est pas si tardive. On fait alors une nouvelle halte dans le hamac. Après leur échauffement de début de soirée, nos voisins décuplent d’énergie pour que nous remarquions leurs trépidants tournoiements. Ils viennent se poser sur vos jambes. Vous les chassez d’un geste brusque. Vous tendez votre main vers la rambarde de votre terrasse, atteignez le bois, l’agrippez, faites un effort surhumain pour vous en rapprocher, et le lâchez, pour une berceuse faite de va-et-vient s’atténuants. Entres les branches, les étoiles forment des arcs de cercle. Lorsque les moustiques reviennent et que les astres se figent, c’est que la position initiale est retrouvée. Soit vous recommencez, soit vous rentrez dans votre case, et vous vous enfilez sous l’indispensable moustiquaire. A votre réveil, vous retrouverez la chaleur de l’air, la lueur d’un nouveau jour, la plus que tiédeur de l’eau. Vous replongerez. Dans un jour de léthargie cette fois. Vous ne quitterez pas cet espace restreint, délimité par le triangle hamac/plage/restaurant-hutté (cf. Annexe 3), qui vous fera passer un jour dont vous aviez besoin : la bourlingue ça use, et on ne sait pas de quoi sera fait demain. Pour moi le demain (pas le lendemain) était si proche et différent de ces derniers mois, que ce sas m’a servi de palier de décompression, avant de rentrer de pleines palmes dedans, dans le demain, dès le lendemain matin.

27. Ce lendemain matin-, je quitte l’île. Fini les bateaux. Finies les vacances. Retour à la surface. Reste le dernier petit bout de voyage (si vous avez lu les précédents articles vous noterez une fois encore la différence apportée avec insistance entre le voyage et les vacances). Ce dernier petit bout de voyage sera un voyage long ; un transit curieux et usant, qu’il me faudra décrire, si ce n’est prochainement, un jour. Ma procrastination va recommencer. Elle a refait surface après chaque article que j’ai publié depuis mon retour. Mais le voyage était bel et bien fini, depuis ce lendemain matin-là.            

          

ANNEXE 1

PLAN D’IMPLANTATION GENERAL DE L’OPERATION PHI PHI DON

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ANNEXE 2

PLAN D’IMPLANTATION GENERAL DE L’OPERATION PHI PHI LEH

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ANNEXE 3

PLAN D’AMENAGEMENT DU TRIANGLE HAMAC/PLAGE/RESTAURANT-HUTTÉ

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ANNEXE 4

CARNET DE CHEMINEMENTS POUR ALERTE TSUNAMI

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ANNEXE 5

PLAN DE PROTECTION POUR SOIRÉE BOXE

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ANNEXE 6

ETUDE D’ECLAIRAGE (NORMAL ET SECOURS)

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Cet article est inspiré d’une histoire vraie, et basé sur le code de mon travail et d’une encyclopédie libre.

 

 

27 août 2011

Krabi, la ville où j’ai finalement rencontré Jo Ni

Krabi est une étape assez cocasse. Elle l’est parce qu’elle m’a été conseillée par des voyageurs qui finalement n’étaient pas en phase avec moi. Ou peut-être n’étais-je moi pas en phase avec eux, mais au final, retenons que nous n’étions pas en phase. Je pense que j’aurais pu trouver de l’intérêt dans Krabi si je n’avais pas fait la Chine ou le Vietnam avant, dans le même voyage, si j’avais été dans une filière plus courte. Mais, même si je ne peux pas dire malheureusement, je les ai fait. Et, Krabi n’apporte rien de réellement extraordinaire. Ou alors, c’est moi qui ne demande plus les mêmes choses, et suis devenu un autre voyageur, qui se met à aimer davantage les plages, le repos. Mais même pas au fond. J’aurais aimé me retrouver à Canton car j’y aurais découvert encore mille autres choses. Mais Krabi est une petite ville, et le tour en est rapidement fait. Et sur ce tour il n’y a eu que peu de choses surprenantes. J’ai eu beau chercher pendant tout l’après-midi, les recoins, les arrières de magasin, les bords de la rivière : rien de nouveau. Le but de Krabi n’est peut-être pas là et la ville et leurs habitants sont en droit de me demander qui je suis, et de quoi je me mêle. Pourquoi Krabi devrait-elle être une belle ville ou devrait en avoir l’ambition ? La ville d’où je viens souffre d’une mauvaise image, et même si je garde le secret espoir que les visiteurs se rendent compte qu’elle n’est pas si mal, je ne vois pas de quel droit je pourrais en fait critiquer la leur et les gens qui la font, et imposer aux visiteurs d’aimer la mienne. Mais voilà, ma première rencontre avec deux de ces personnes qui la font a été mauvaise, et dans mon esprit binaire les autres qui la font en ont pâti. Du moins au début. C'est-à-dire pendant à peine quelques heures. Mais j’ai quand même cru q’il ne se passait rien à Krabi.

 

La ville de Krabi n’est donc qu’une ville qui a pour but de faire vivre ceux qui la font, c'est-à-dire les descendants de ceux qui l’ont fait, à plus ou moins quelques uns près. Et je dois dire que finalement cette étape m’a fait redescendre sur Terre, car les îles, belles comme elles sont, vous font un peu oublier la réalité : la vie continue de l’autre côté de la mer. L’après midi je déambule le long des avenues, et je vais même assez loin, dans des quartiers résidentiels et des faubourgs plus populaires. Dans le centre, je visite les quelques magasins d’électroménager et les librairies scolaires à la recherche de romans en anglais que je ne trouverai pas. Il y a ces cantines chinoises et ces restaurants musulmans qui me rappellent avec joie mes bouffes chinoises. L’intérêt de Krabi (à ma bouche) commence à se matérialiser avec une assiette bien pleine de saveurs tant appréciées quelques mois plus tôt.

 

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L’après midi, lorsque j’avais débouché sur la rive de la rivière qui se jette par un jeu de delta dans la mer à quelques kilomètres de là (un fleuve donc), je m’étais fait proposer une énième balade en bateau à travers les pics karstiques de la zone. J’en avais marre de payer des bateaux pour des pics karstiques. Le gars, insistant, ne voulait pas comprendre. Pour m’en défaire, j’avais dû lui dire que j’étais en fin de voyage, que je n’avais plus une thune car j’avais plus dépensé que je n’aurai dû, et, j’en suis arrivé à lui dire que je ne mangeais qu’une fois par jour pour qu’il lâche l’affaire. C’est vrai que parfois mes repas étaient maigres, mais au final ce soir-là à Krabi je me suis bien rattrapé. J’étais très gêné d’avoir eu recours à cet argument, surtout dans un de ces pays (je dirais même un sous-continent tout entier) où l’abondance des plats est naturelle. Souvent, au restaurant, lorsque je ne demandais qu’un plat (qu’une assiette), les jeunes serveurs et serveuses me regardaient un peu surpris en attendant la suite de ma commande (laquelle ne venait pas souvent). Cet argument m’a donc gêné, mais je crois que le plus gêné était encore le piroguier, sitôt ma vraie fausse famine avouée.

 

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A Krabi j’aurais bien mangé du crabe. L’emblème de la ville. (D’ailleurs pour ceux qui connaîtraient la chaîne de sandwiches bruxelloise Croq’in, ils savent que le sandwich au crabe est dénommé Krabi. Comme quoi, personne n’a rien inventé, surtout les belges, à part la BD). A défaut, j’ai goûté sur la place de la ville qui fait office de marché, et ce soir là de fête populaire (car décidément lorsque j’arrive quelque part j’ai toujours la chance qu’il se passe quelque chose), des trucs bizarres, entraîné par le motoboy de l’hôtel qui, pris de pitié, me voyant traîner sur la rue comme un clodo, m’a invité à aller voir un pote à lui jongler avec le feu. (Pris au dépourvu je n’avais pas mon appareil, mais ce qui suit aurait mérité quelques vidéos). Ce pote là faisait tournoyer un bâton de flammes à quelques mètres des échoppes et au milieu de gamins qui courraient dans tous les sens avec une dextérité sans pareille, si l’on omet les deux fois où le bâton est parti dans le public. Après le show et les quelques blessés évacués, les autres animations reprirent leurs droits. Elles se succédèrent sur une scène de taille respectable et furent menées avec brio. Un groupe de jeunes y démontrât son talent dans l’art du breakdance sur des musiques rap-thaî, ce qui était assez déroutant pour rester correct. Et, comme dans toute soirée, le plus déroutant ne vient qu’après le dernier fait le plus déroutant survenu jusqu’à ce moment-là. L’animateur, un gros bonhomme souriant avec chemise bleue à rayures et cravate rouge pas trop mal ajustée, parle sans cesse entre les numéros, et on se rend compte rapidement qu’en fait il monopolise le micro parce qu’il nous ferait bien quelques démos de karaoké, lesquelles performances obtiennent sans conteste les faveurs du public. Le temps que la musique démarre après son speech d’introduction et remerciements, il lance quelques clins d’œil de-ci de-là, un petit coucou à une femme au premier rang, et il commence à chalouper correctement puis dangereusement sur des rythmes country-thaï, ce qui en matière de déroute est, vous en conviendrez, un réel tour de force. Le public, en délire en redemande. Quelques femmes, hystériques, vérifiant si leurs seins sont toujours en place, lui lancent des « prend-moi Bouboule ». L’homme, respectable, ignore modestement ces avances qui fendent la foule, mais s’exécute de bonne grâce à de nouvelles chansonnettes devant quelques maris désabusés qui ne contrôlent plus rien. Après trois tubes bien assurés, l’animateur se décide à passer la barre pour un quart très court à l’un des malheureux qui attend derrière. Les enfants, impatients de monter sur scène, trépignent en coulisse au point de voir des parents qui désolés, tentent désespérément de les calmer et de sécher quelques larmes cependant que la chemise à rayures sélectionne en réajustant sa cravate la prochaine rengaine qu’il chantonnera à l’audience, dans la minute qui suit. Dans les dernières mesures de la chanson qui aura caractérisée une brève hydratation et un intense épongeage de front, il subtilise le micro à la diva qui méritait les applaudissements, la pousse limite hors de scène et récolte pour lui les clameurs en faisant signe que ce n’était rien, et que ce n’est seulement que maintenant que les histoires sérieuses allaient commencer. D’un ton grave et solennel, il présente en anglais la prochaine chanson qu’il va interpréter, ce qui fit fondre à nouveau les femmes assises aux premiers rangs, lesquelles n’avaient plus de mots assez forts pour le convaincre de les rejoindre. Prenant négligemment sa cravate entre le pouce et l’index, il susurrait à la façon d’un Frank Sina-thaï, quelques phrases qu’il devait comme le public, ne pas comprendre, dans un anglais que les anglais ne devaient pas non plus comprendre. Mais, le succès ne dépend pas de la justesse de l’accent à en croire les hourras qui suivirent l’interprétation. Sûr de lui, l’homme prenait le temps entre deux reprises d’un petit laïus, qui pour une fois dans sa langue maternelle, semblait parler plus concrètement au public qui s’esclaffait comme lors d’un thaï-man-show bien réglé. Pendant tout ce spectacle déroutant pour ne pas dire désastreux, je m’enfilais des amuse-bouche aux condiments vifs. Les mains pleines de graisse de friture, pris dans l’ambiance, je les tapais les unes contre les autres lorsque la cravate nous le demandait. De temps en temps, des hommes se levaient et passaient de l’autre côté des stands, pour se taper la tête contre les murs.

 

Ce mec assurait grave.

 

Et dire que j’ai osé commencer mon article en laissant entendre qu’il ne se passait rien à Krabi.

14 août 2011

Ko Tao et Ko Pha-Ngan : deux îles et deux styles pour trois voyelles

Avec Yuya, nous louons une moto au débarcadère. Chargés de mes deux sacs et de sa grosse valise, nous sillonnons avec peine les routes de l’île à la recherche d’un coin paradisiaque. Sur les conseils de Paco et Alberto, au guidon, je prends la direction du sud. Là j’ai vu, encore une fois, ce que cette chienne de terre a réussi à faire. J’avais l’impression d’être dans la Vitrine du Juste Prix, avec une photo d’eau turquoise, de palmiers courbés donnant l’ombre au solitaire, de coraux et poissons colorés, et dans l’arrière plan une hutte, véritable antre aux délicieux cocktails.

 

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Là, nous partageons une maisonnette en dur nichée sur la falaise par un jeu de pilotis sur roche. En contrebas, à travers les feuilles de palme et de teck, nous distinguons d’imposants galets. Ils me rappellent la Côte de granit rose, sans le rose, mais en tout cas le lieu où je passais mes vacances, plus petit, avec mes parents. Je pense que Yuya ne connaît pas la Côte de Granit Rose, alors je n’en ai pas parlé. D’autant que c’était bien là le seul élément auquel je pouvais me rattacher. Même si le paysage de Trégastel est à couper le souffle, je ne me souviens pas y avoir vu une eau si claire. Je ne me rappelle pas y avoir jamais vu ces bancs de poissons, nageant si serrés les uns contre les autres, qu’ils semblent former une nappe de pétrole qui dérive lentement.

 

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Une fois en bas des marches qui nous menaient jusqu’à la plage, nous sommes entrés dans l’eau, voulant nous mélanger à cet hydrocarbure vivant. Là, les coraux, si jolis sur la photo de la vitrine du Juste Prix, nous ont lacérés les pieds. C’était le prix à payer. Malgré tout, avec Yuya, nous passerons nos journées à nous dire que c’est beau, surtout vu depuis le sable. Nous nous concentrions sur le bonheur d’être là. J’avais retrouvé le sourire, l’envie de continuer. Comme si enfin je pouvais (être comme tout le monde, et) profiter tout en sachant que d’autres ne profitent pas. (Pardon pour ceux qui ne s’y retrouvent pas, mais sur mon parcours j’ai souvent eu cette sensation).

 

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Les journées furent dictées par les soirées calmes de la veille, la chaleur, et les longs repas de Yuya - il faut que la table soit remplie avant que l’estomac ne puisse l’être. Dans ces instants là, il est difficile de se priver. Lui pour sa semaine de vacances, moi pour mon avant-dernière. Nous nous retrouvons prêts à remplir les mêmes objectifs : profiter de tout, tout le temps se reposer, tout donner, tout manger et manger de tout.    

 

Tout faire aussi : pour la fin du séjour sur l’île, halte au farniente ; nous voilà embarqués dans des cours de plongée. J’y ai là–bas repris goût. Je l’avais détesté après une mauvaise expérience dans les eaux fraîches et sombres de Bretagne, non loin de cette fameuse Côte de granit rose, alors que j’étais encore trop jeune, et que l’hydrocarbure n’était pas constituée de beaux poissons qui nageaient les uns contre les autres dans une eau claire, mais par du vrai, ou du faux qui ressemblait à du vrai. Quelques années plus tard, je m’étais cantonné au snorkeling (vous savez, un tuba, un masque, des palmes et c’est parti), après de magnifique sessions sur la côte Pacifique de l’état de Oaxaca, au Mexique, n’osant pas repartir plus profond. Là, ici, à Ko Tao, j’ai résolu ces foutus problèmes de pression et de tympans, d’eau dans le masque et de détendeur fuyant.

 

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Je ne connaîtrai donc aucun désagrément durant ce voyage, pas même ceux imputables au matériel. Comme quoi la plongée pas chère c’est possible, même la bonne. Dans l’eau pourtant Yuya n’est pas aussi à son aise qu’au restaurant. Parmi ses poissons préférés il connaît quelques difficultés de respiration. Peut-être se rend-il compte de ce qu’il mange au quotidien dans son aspect vivant. Et puis il n’a qu’une semaine de vacances, il respire encore trop vite. Moi qui ai pris le temps, je respire tel un champion d’apnée : juste ce qu’il faut.

 

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Je sais qu’il n’aurait pas pu prévoir Fukushima, et comment pourrais-je lui en vouloir, mais je le sentais déjà profiter comme si c’était la dernière fois. Emu, il s’emmêlait les nageoires. Il était pataud dans l’eau. Après la plongée, sur le pont supérieur, nous prenions comme il se doit quelques photos souvenir. Yuya, la tête ailleurs, pensait déjà au déjeuner qui allait lui permettre de rester au fond pour la plongée de l’après-midi. Et ainsi passaient les heures, à attendre que les autres passent, les nocturnes.

 

Ko Tao n’est pas une grande île quand vous n’êtes pas explorateur. La zone que se réservent les flemmards est ouest-côtière. L’autre côte de l’île n’est réservée qu’aux champions de moto-cross qui ont réussi à passer la « colline » sans plus grand dommage, ou de ceux qui ont soudoyé un petit vieux pour les amener en bateau en la contournant.

 

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Alors, à la nuit tombée, toujours à moto, nous remontions la longue plage de l’ouest. Tout du long, des bars à coussins installés directement sur le sable frais. Là, de petits feux crépitent avec une science de la mise en scène parfaitement maîtrisée. Parfois, des guitaristes étrangers reprennent des classiques de pop anglaise, et étrangement, c’est tout à fait ce qu’il convient. On se laisse porter, on ne se parle pas, avec en toile d’arpèges, de discrets roulis de vagues arrivant apaisées à bout de leur longue course folle.

 

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Au matin du quatrième jour, Yuya et moi arrivons sur une nouvelle île : Ko Pha-Ngan. Comme promis la veille lors de notre dernier repas à Ko Tao, nous nous séparons. Dans une cantine d’un bord de plage, il m’avait dit entre deux cuillerées de curry vert, « Tomorrow we should separate ». Ça m’avait surpris, car c’était venu un peu abruptement, comme un cheveu dans la soupe pour de vrai, mais il avait raison. Alors sur le quai, ce lendemain matin-là, nous nous serrons la main et nous souhaitons bonne continuation. J’ai avec moi son adresse à Nagoya et un CD de Analog B, autrement dit Yuya (Baba de son nom de famille, à ce qu’il m’a dit) qui enchaîne de bons vieux tubes roots remasterisés (ça tombe bien non ?) avec plus ou moins de talent. Je n’ai rien pour l’écouter mais je lui promets de le faire une fois rentré en France. Ma sentence est venue dans la phrase qui a précédé, mais je ne lui en veux pas, il n’avait pas pu prévoir Fukushima.

 

Comme il n’y a lorsqu’on est au bout du quai qu’une seule direction dans laquelle aller, je laisse Yuya prendre de l’avance. Un romancier aurait pu faire croire que plus tard les deux personnages se rencontreraient par hasard, mais l’île est trop grande et ce fut bien la dernière fois que je le vis. Je partirai cette fois-ci seul, à moto, depuis le débarcadère, sillonner les routes sinueuses de l’île. J’atterrirai dans un hôtel le long d’une longue plage, fait de petites maisonnettes en dur dont les murs sont ornés de coquillages et de petits galets. Je suis le seul client de l’hôtel. Seul réellement. La cuisine est fermée. Internet ne marche pas. Il y a une jeune fille, grosse pour ne pas dire énorme, qui reste allongée sur un divan tout au long de la journée, et qui soupire lorsqu’elle me voit approcher de trop près, même lorsque je viens pour payer. Il y a un chien fatigué, qui tourne désespérément autour d’une gamelle vide. Le soir, je suis seul face à la mer, depuis ma petite terrasse au rez-de-sable. Le romancier n’aurait pas pu faire mieux comme retournement de situation.

 

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En effet, je suis bien loin de ce que j’ai craint en arrivant sur l’île. Alors que nous sommes encore sur le bateau, pendant que les mousses l’amarrent, des dizaines de rabatteurs se livrent à une performance des plus incongrues. Sur le quai, à la limite de tomber entre ce dernier et le bateau, des petites dames et des petits hommes, scandent le nom de leur hôtel en même temps qu’ils vous donnent l’impression que vous, oui, vous, êtes la personne idéale pour y séjourner, que cet hôtel est fait pour vous plus que tous les autres. L’agitation est extrême au regard des touristes qui, massés sur le pont, sont tout d’abord amusés, avant qu’ils ne se mettent à redouter la descente du bateau. Pourtant il n’y a rien d’autre à faire que descendre sur l’île, et il n’est pas possible de reculer. A ce moment-là, moi, touriste au milieu de mes semblables, je me demande ce qui va m’attendre et où je suis venu.

 

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 Heureusement, comme j’ai l’habitude d’esquiver, la crainte s’est rapidement dissipée, et comme ces îles thaïlandaises offrent de nombreuses variétés, présentent plusieurs visages, je ferai ma route, seul et sans aide, sans besoin d’être élu par cette petite femme en rose, qui avait jeté son dévolu sur moi et bien d’autres, malgré l’impression d’exclusivité qu’elle semblait m’accorder.

 

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La journée les routes vertigineuses de l’île défilent sous mes roues usées. J’explore de petits chemins, je m’arrête à de jolis points de vue. Au hasard, une cascade, une pointe escarpée, un banc de sable. Il y a un sentiment (mesuré) d’aventure, de liberté. Sur la plage d’une petite crique, alors que le lointain se transformait en orage certain, je commence à griffonner un texte sur mon carnet, pour passer le temps :

 

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         « Au fur et à mesure que le voyage avance les programmes deviennent flous. On arrive quelque part car on a entendu dire que c’était bien. On ne sait pas bien ce que l’on va y faire, ni combien de temps on va y rester. Cela dépend. Et lorsqu’on nous demande à l’hôtel combien de nuits on compte dormir, on dit que l’on ne sait pas, au fur et à mesure que le voyage avance.

         Au fur et à mesure que le voyage avance, on se précipite moins. On essaie de s’établir, avoir des repères que la bougeotte n’offre pas. On retourne manger au même endroit car l’on recherche quelque chose que l’on connaît. Comme une habitude. Un chez soi. On stagne dans sa chambre, on y déballe ses affaires. Pour toutes ces raisons, la Terre doit devenir votre maison, à défaut qu’elle ne le devienne, au fur et à mesure que le voyage avance.

         Au fur et à mesure que le voyage avance, on est à la recherche de nouvelles choses. Cela peut paraître en opposition avec le paragraphe précédent, mais il faut admettre que le voyage est complexe. Alors, on essaie de surenchérir : du rêve, du rêve et encore toujours plus de rêve. On essaie de vivre de nouvelles aventures, de profiter de petits luxes qu’on s’était interdits jusque là, on essaie de profiter mieux, ou disons de profiter au mieux, au fur et à mesure que le voyage avance.

Au fur et à mesure que le voyage avance, quand on rencontre quelqu’un, on lui pose toujours les mêmes questions, et on répond toujours aux mêmes ; tout du moins au départ. Après on s’enrichi toujours de questions et de réponses plus saugrenues, au fur et à mesure que le voyage avance.

         Au fur et à mesure que le voyage avance on se pose de plus en plus de questions. Les réponses viennent comme vous le pensez bien, au fur et à mesure que le voyage avance.

         Au fur et à mesure que le voyage avance on veut manger des choses impossibles : le couscous de maman (et pas que), le bœuf bourguignon du 5 rue d’Obernai, le waterzoi de ma chère tante, un kebab (oui c’est bizarre), une tarte flambée, les piadine que l’on a goûtées un soir à Lignano, les pâtes au saumon de fin de soirée chez un peintre à Besançon, les filets de sandre sur un bord d’étang de la famille qui peut-être les prépare le mieux de la seule famille qui les prépare, les accras de morue faits comme ça, en toute simplicité, sur un coup de tête, avant un concert à La Laiterie, comme ç’aurait pu être des pâtes aux morilles, des nems accompagnés de Moussaka dans une tour penchée (Sissi), les pâtes sauce londonienne d’un suisse exilé, et bien d’autres plats dont les saveurs me montent mentalement à la bouche au fur et à mesure que mon voyage avance.

Au fur et à mesure que le voyage avance on a les cheveux qui frisent, la peau qui joue au caméléon, le ventre à l’accordéon. On a les tong qui se font, les T-shirt qui se défont. Et ainsi font font font les jours, au fur et à mesure que le voyage avance.

         Au fur et à mesure que le voyage avance on comprend bien la chance que l’on a de vivre en France. La vie n’est pas toujours facile sous les palmiers, et même si la misère semble moins pénible au soleil, on ne peut s’empêcher de se dire que ces gens-là ne méritent pas de galérer plus que nous. Cela vous donne l’exemple et la hargne, l’humilité et l’ambition. On se dit que c’est bien d’avoir vu tout ça, au fur et à mesure que le voyage avance.

         Au fur et à mesure que le voyage avance on observe naturellement que sa fin approche. Mais en fait pour l’heure on n’y pense pas vraiment, c’est encore trop loin, presque impensable, parce qu’on est dedans, en son milieu. Mais c’est un fait, le temps s’écoule, au fur et à mesure que le voyage avance.

         Au fur et à mesure que le voyage avance, et ceci est curieux, on accepte plus facilement de se faire entuber. L’accoutumance par petite dose, juste la supposition, ou simplement l’acceptation. On sait que l’on se fait entuber, mais lorsqu’on a vu ce voyage avancer, même si tout n’est pas très bien répartit, on sait que la différence entre nous et eux est bien plus grande qu’entre eux et eux, alors on donne à croire que l’on n’est guère mieux qu’un pigeon, alors que c’est tout l’inverse, au fur et à mesure que le voyage avance.

         Au fur et à mesure que le voyage avance, on pense à l’après voyage. S’aura-t-on convaincre de l’utilité de celui-ci ? S’aura-t-on faire comprendre qu’il fut indispensable ? S’aura-t-on en faire usage, voire profit ? Le faut-il ? Aura-t-on évolué ? Changé ? Aura-t-on tout bien compris ? Que nous faudra-t-il de plus après ? De moins ? De différent ? S’aura-t-on reconnaître le richesse de chez nous ? Manquer celle d’ailleurs ? Et le regard dans tout ça ? Le jugement, l’émerveillement ? Sera-t-on plus supportable ? Plus agréable ? On se tourmente beaucoup au fur et à mesure que le voyage avance.

         Au fur et à mesure que le voyage avance on emmagasine des adresses mail sur son carnet ou tout autre support que l’on perdra probablement. Certains la donne comme si cela devait se faire, d’autres parce qu’ils pensaient écrire, mais seuls quelques uns prennent le temps de maintenir le contact au fur et à mesure que le voyage avance.

         Au fur et à mesure que le voyage avance on croise des têtes déjà croisées. Même si parfois on essaie de prendre des chemins de traverse, il faut bien accepter qu’il y ait des passages obligés, au fur et à mesure que le voyage avance.

         Au fur et à mesure que le voyage avance, on se parle à soi-même, pour se demander conseil, pour se conforter dans ses choix, pour entendre sa langue, et on trouve ça de plus en plus normal, au fur et à mesure que le voyage avance.

         Au fur et à mesure que le voyage avance, les adieux s’accumulent, les bonjours renaissent après… »

 

… et puis la pluie arrive, après l’orage. Je mets précipitamment mon carnet à l’abri, avant d’en trouver un. Je me réfugie sous la terrasse de la paillote la plus proche. Le lieu est désert. Personne ne viendra me demander si je désire quelque chose. Je ne désire rien. Je me dis que la pluie a signé la fin de mon texte. J’ai pourtant encore dans ma tête des phrases qui se construisent autour de cette ritournelle « au fur et à mesure que le voyage avance ». Sur la tonnelle de la terrasse, les gouttes provoquent un vacarme envoûtant. A travers elle je vois la plage déserte, elle aussi. Les arbres dansent, les parasols tombent, entraînant avec eux sans difficulté les tables légères. Je ne peux reprendre la route tant la pluie tombe avec abondance. Pourtant je n’écris plus, je ne relis pas. Je repense à mon voyage. Certaines phrases sur mon carnet me viennent à la bouche au mot près, sans même les relire, signe que ces phrases sont venues naturellement, qu’elles avaient peut être même été mûries dans un coin de ma tête, sans que je m’en aperçoive, au fur et à mesure que mon voyage avançait.

 

Sur les quatre jours que j’ai passé à Ko Pha-Ngan, par deux fois j’ai tenté de m’immiscer au milieu de la foule de Hat Rin, sur la pointe sud de l’île, là où la fameuse Full Moon Party a lieu douze fois par an. Je ne serai pas sur l’île quand elle aura lieu, je la quitterai deux jours avant : je veux encore faire pas mal de chose avant de m’envoler pour de bon. Dans les petites rues de la ville, l’ambiance commence à monter, les routards à arriver, les hôtels à se combler. Je crois que même si j’avais été là pendant la fête j’aurais eu du mal à y prendre part. Cela fait quelques temps que j’ai l’impression d’être coupé de la fête. J’aime pourtant aller l’observer, mais j’ai l’impression de ne plus avoir l’envie d’y participer. Sur la plage de Hat Rin Sunset, il y a des bandes de jeunes décomplexés qui bronzent et s’échangent des ballons en tout genre, avec le dernier shorty à la mode, un bronzage parfait, des formes plus qu’acceptables.

 

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La musique des bars inonde la grande crique, les salons de tatouages débordent sur la rue qui mène à la plage, les restaurants sont pleins. On y diffuse les rencontres sportives américaines ou européennes selon l’heure. On y mange des pad thaï, des burgers, ou des crêpes, en se mettant du mieux possible là où soufflent les ventilos. C’est fatiguant, mais il faut le faire. C’est ça la vie à Hat Rin deux jours avant la Full Moon Party. C’est ça la vie d’un certain nombre de baroudeurs parmi lesquels je me serais compris si mon programme et mon envie n’avaient pas imposé le contraire.

 

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Je logeais à environ 30 minutes de là en moto le long de ma magnifique plage. La route entre les deux était splendide, mais plus au nord de ma petite case elle l’était encore plus. Le soir, j’allais dans un de ces bars reggae perdus le long cette route qui montait vers le nord et qui, à moitié enfoncés dans la végétation qui descend vers le rivage, donnaient à réfléchir sur fond de musique apaisante et point de vue sur mer étale. J’y étais seul souvent, les jeunes touristes étant sur la plage et dans les bars de la pointe sud que j’ai décris quelques lignes plus haut. Dans mes bars, il y avait bien trois ou quatre gros rasthaïs qui faisaient office de serveur(s) alors même qu’ils étaient affalés sur des nattes tressées et des coussinets colorés. En contrebas, j’apercevais des gamins qui aidaient leur père à rafistoler une canne à pêche, des couples qui peut-être, après la folie d’un mariage citadin étaient venus s’exiler là quelques jours, et qui sans doute se réaffirmait leur amour en traînant les pieds dans l’eau, et puis, une belle étendue de sable que personne d’autre ne foulait pour en laisser un peu à ceux qui comme moi étaient venus jouer les Crusoé à quelques kilomètres de ceux qui jouaient la partition d’un 21e siècle assumé. C’étaient de belles images, que j’essayais de décrypter depuis mon perchoir, et je ne sais pas si ces mots vous permettent de ressentir et pour moi d’exprimer le sentiment qui m’habitait alors.

 

De la Thaïlande, et de cette île en particulier, on a souvent une autre image, plutôt mauvaise il faut dire, à cause de la Full Moon Party et de tous ces types stéréo, ces destituées pro et ces coqs à inhaler n’importe quoi qui la caractérisent. Encore que tout dépend ce que l’on recherche. Car, si on s’en donne la peine, la Thaïlande ne ressemble pas seulement à ça. Je n’ai rien fait d’extravaguant, je ne suis pas allé m’enfoncer dans les épaisses jungles du nord, je ne suis pas allé plonger jusqu’à des profondeurs délirantes, j’ai juste été dans quelques uns de ces bars le long de quelques unes de ces belles routes, et là, les images que j’avais à ce moment-là devant mes yeux, les sons qui parvenaient à mes oreilles, les senteurs qui arrivaient jusque sous mes narines, me font dire que la Thaïlande comme ça, ça vaut son pesant de cacahuètes qu’il y a dans un pad thaï, et que j’y retournerais bien. A ce moment-là, seul comme dans beaucoup d’autres, tiens comme la veille sur ma plage, j’avais le sentiment de mieux vivre cette solitude. J’avais même le sentiment du travail bien fait.

 

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Ensuite je démarrais à nouveau ma moto. La route qui partait encore plus vers le Nord jouait les montagnes russes. Je ne sais pas vraiment ce que je recherchais, en fait rien en particulier, voire tout, mais ce n’était pas non plus la vitesse. J’y allais même parfois à l’économie de kérosène, de manière à pouvoir rentrer. Le soleil, s’il n’avait déjà disparu, baissait sur la mer, lui donnant l’aspect et la sérénité d’un tissu bouddhiste flottant au vent. La végétation devenait sombre. Mon tempo diminuait. Je me serais bien laissé emporter au hasard d’un fait marquant, mais rien ne se passait sur ma route. Seuls les paysages étaient marquants.

 

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Le fait est que ces îles (et celle-là est bien plus grande que la précédente), vous confinent par le simple fait qu’elles sont îles. On peut donc le soir, sans objectif, prendre la route car l’on sait que quoi qu’il arrive (et plus encore quand on sait qu’il ne se passera rien), on ne peut aller bien loin, et que l’on finira par retourner là où personne ne nous attend, comme si c’était chez nous.

 

J’ai pris beaucoup de plaisir dans cette solitude. Elle était plus assumée. Je ne sais pas si elle était la plus appropriée avant mon retour, mais finalement, sur Ko Tao je n’étais pas seul, et, ici si j’avais voulu, j’aurais pu ne pas l’être. Simplement, sur ma partie nord de l’île elle me paraissait évidente, alors que si j’avais élu domicile dans la partie sud, elle aurait paru défaite.

 

Je n’ai pas revu Yuya. Il devait certainement être en tout cas, là parmi les autres, sur la plage de Hat Rin où l’on attendait impatiemment que la fête commence. C’est donc dire qu’il n’y a pas de schéma clairement défini dans le voyage. Au fur et à mesure que le voyage avance, on peut passer des moments partagés et festifs, d’autres partagés et plus calmes, et d’autres non partagés. Le voyage vous rend caméléon, si vous ne l’étiez déjà, au fur et à mesure que ce dernier avance, bon gré mal gré.

 

Sur mon île, où je n’étais finalement qu’un Crusoé parmi tant d’autres, j’ai rencontré quand même un vieux barbu d’une soixantaine d’années. C’était le seul à vélo. Un BMX en réalité. C’était déjà bien déroutant comme ça, mais ce n’était pas tout. C’était le seul à avoir une barbe et les quelques cheveux longs qu’il lui restait, colorés à la manière d’un mec qui se serait affalé dans un cours d’aquarelle. Bref le personnage était assez atypique dans le style, mais finalement des gens perchés on en a déjà rencontré. C’était probablement le seul dans son cas aussi. Il était coincé sur l’île sans son passeport anglais, et vivotait chichement en attendant qu’il lui réapparaisse. Dire qu’il sentait bon serait mentir. Il m’a taxé des minutes d’Internet afin qu’il puisse parler avec son fils, et voir si sa pension allait finalement lui être versée. Son histoire est compliquée, et la détailler ici serait long. Comme il avait également perdu ses lunettes (le pauvre) il était muni d’une loupe, qu’il tenait entre lui et l’écran, et le tout était passablement pathétique. Je lui ai proposé mon aide, en jouant la secrétaire, parce que d’un autre côté, plus ça allait vite, moins je payais, mais rapidement j’ai révisé mon jugement sur les gens perchés, et je me foutait des quelques bath que je lui laissais.

 

En rentrant de mes périples du soir, je le croisais aux abords du petit Seven Eleven qui était perdu là sur le bord de l’île, dans un petit bourg d’à peine quelques cyber-cafés. Il poussait régulièrement la porte du frigo que sont les magasins de la chaîne, sa tasse à la main, pour y couler de l’eau chaude sur un thé qu’il sortait d’un sachet plastique roulé dans sa poche. Il passait ces soirées comme ça, à siffler de vieilles feuilles ; ce n’était pas un poivrot. En discutant, j’ai pu avoir la certitude que ce n’était pas non plus un illuminé. Il attendait son heure, c’est tout. Ça l’avait forcément rendu philosophe, mais à part son style (son apparence), il restait plutôt lucide et équilibré, et il s’abstenait de refaire le monde. Bien sûr, il essayait de gratter à droite à gauche, mais en restant plusieurs fois de longues minutes avec lui, je me suis rendu compte qu’il fallait bien qu’il mange, et puis le mail qu’il m’a fait envoyer à l’administration de Sa Majesté, ç’aurait été fort que ce soit un coup de bluff visant à se faire payer un hot dog à ten cents. Mais après tout je ne suis peut-être qu’un pigeon parmi tant d’autres.

 

Oui, ma vie à Ko Pha-Ngan était bien loin de la fête. Mais je me sentais bien, le long de ma route qui longe la côte, le long de ma plage, avec ma moto, ma vendeuse de pétrole, ma machineuse à laver, mon vieil anglais coloré, le chien de l’hôtel qui venait voir jusqu’à ma case si je n’avais rien à grailler, la petite teneuse du cyber-café qui s’est excusée à chaque fois que je suis revenu après ce soir d’orage, ce soir où j’ai perdu mon travail à cause d’une énième coupure d’électricité alors qu’elle n’y était pour rien, le jeune vendeur du Seven Eleven qui veillait toute la nuit, pour peu qu’un client improbable n’arrive, à moins que ce ne soit pour mon buveur de thé, mes serveurs rasthaï affalés des bars reggae, mes couples en lune de miel qui se promenaient main dans la main les pieds dans l’eau, ma loueuse de moto qui se marrait pour un oui ou pour un non tant qu’on lui ramenait sa moto sur ses deux roues, le jeune couple du restaurant d’à côté de ma case, pour qui j’étais souvent le seul client, et qui un soir d’orage m’a disposé à la hâte de nombreuses bougies sur ma table pour que j’y voie clair, la lune, les oiseaux, les nuages et les falaises sauvages pour le spectacle qu’ils m’ont offert, oui, mais oui que j’étais bien là au milieu, au milieu de ce monde là.

 

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Et, je trouvais sur les routes de ce monde-là et dans leurs à côtés, des chemins, des chemins au bout desquels souvent quelque chose semblait m’attendre, un quelque chose qui me faisait dire que j’avais eu raison de passer sous une barrière, de louer une moto, de prendre un bateau, de faire ce long trajet, de m’être mis des images plein la tête, d’être en cet après midi d’hiver, à Bruxelles, monté dans un avion, et d’avoir cliqué, ce soir là, tard dans la nuit, dans ma maison où mon projet n’avait pas suscité l’engouement de tous, ce soir où je me suis même demandé au fond de moi si je ne faisais pas une grosse connerie, d’avoir cliqué sur ce qui m’engageait pour cette fantastique aventure qui allait commencer deux mois plus tard, cette aventure désormais obligatoire puisque j’y engageais toutes mes économies, cette aventure qui aujourd’hui, avec le recul suffisant malgré l’écriture à chaud de ces interminables articles, me semble avoir été l’une des bonnes décisions que j’ai prises ces dernières années, tant je sais que ce voyage me marquera, si ce n’est toute ma vie, encore longtemps, et, je trouvais donc, sans même devoir beaucoup chercher, la réponse invariable qui se présentait, dans ce virage comme dans tous les virages qui m’ont orientés « là-bas », cette réponse simple, cette évidence qui tient en trois voyelles.

14 avril 2011

L'arrivée en Thaïlande, ou la longue prise de conscience d'une fin programmée

- Pour le texte en italique, prenez la voix de Sarah, envoyée spéciale. -

 

Les chemises rouges ont depuis hier soir renforcé leur présence aux abords du quartier d’affaires de Sathorn, en plein cœur de Bangkok, la capitale thaïlandaise. Le premier ministre Abhisit Vejjajiva, de plus en plus controversé pour sa gestion de la crise, a promis aux chemises rouges qui accepteraient d’évacuer et ainsi affaiblir le blocus, la  clémence, mais ici, dans ce qui ressemble désormais à un grand camp retranché, personne ne semble croire à cette promesse, et surtout personne ne veut abandonner le combat. La tension monte inexorablement, et il est à craindre que l’affrontement soit inévitable.  

Concernant les étrangers étant en ce moment à Bangkok, les ambassades ont demandés à leurs ressortissants la plus grande prudence, et d’éviter à tout prix la zone de conflit. Il est également conseillé aux voyageurs dont la présence à Bangkok n’est pas indispensable, de différer ou de réorienter leurs voyages vers des destinations plus sûres.

 

Paksé, début mai. Sur l’écran de télévision, posé sur le réfrigérateur du petit restaurant-coin-de-rue où je partage un dernier repas avec Alex et Daisy, les yeux sont rivés sur la belle Sarah, envoyée spéciale pour la BBC, en direct de Bangkok. Certains clients en viennent. Ils disent qu’ils ont senti la pression monter, et vu les premiers affrontements. La situation peut durer longtemps et là-bas tout est fermé. Retour en 2009 : opération ville morte.

 

J’ai encore le temps avant de passer à Bangkok, mais en effet le conflit peut durer longtemps. Je dois commencer à planifier les dernières semaines de mon voyage. Et puis je dois intégrer mes envies, aussi. Je ne suis encore qu’au sud du Laos et j’ai déjà plus ou moins une idée de ma remontée du pays, jusqu’à Luang Prabang, dont j’ai décrit mon séjour dans le précédent article.  

 

« Scènes de désordre à Bangkok », c’est le titre choisi par le Bangkok Post pour sa une ce matin, et c’est dans ce climat plus que jamais tendu que la capitale s’est réveillée. Hier, la violence est réellement montée d’un cran, aux abords de Silom Road, après que le général de division Khattiya Sawasdipol, passé dans le camp des rouges, a été victime d’un tir en pleine tête lors d’une opération menée par les forces de l’ordre. Il lutte en ce moment entre la vie et la mort dans le service des soins intensifs de l’hôpital Hua Chiew, non loin d’ici. Et puis, deuxième évènement marquant, cette explosion qui s’est produite aux environs immédiats du site de rassemblement, dont vous avez pu voir les images dans notre édition d’hier soir, et qui fait toujours l’objet d’une enquête comme l’a rapporté le directeur général de la police royale.

Cela fait maintenant plus de deux semaines que le camp retranché des chemises rouges est encerclé par les forces armées thaïlandaise, et malgré tout, aucune issue diplomatique ne semble pouvoir voir le jour, tant que le premier ministre n’aura pas pris d’engagements clairs quant à l’organisation de nouvelles élections. Son prédécesseur, Thaksin Shinawatra, renversé en 2006 et aujourd’hui en exil en Grande-Bretagne, et dont se réclament les rouges, a déploré la violence qui a conduit aux évènements d’hier, et il a appelé le peuple thaïlandais au calme tout en continuant la mobilisation.

A l’intérieur de la zone occupée, la vie s’est organisée, et on peut parler de véritable petite ville avec son temple, son auditorium, son marché, son dortoir. Mais l’atmosphère bon enfant qui régnait ici en début de mobilisation a totalement disparu, et une de nos équipe qui a pu rentrer à l’intérieur de la zone nous a reporté que c’est la peur et l’angoisse qui se lisent désormais sur les visages.

Le leader des chemises rouges, Nattawut Saikua, a malgré tout appelé l’ensemble des citoyens à résister encore et encore, et à ne pas plier sous la menace d’une action coup de poing évoquée mardi par le premier ministre. Et cet appel a été entendu par la population qui suit grâce aux médias l’évolution de la situation à Bangkok, et qui tente de reproduire dans les villes principales, essentiellement dans le nord et l’est du pays, des actions contre les institutions gouvernementales.

En réponse, ce dernier à fait savoir dans un communiqué de la mi-journée que désormais le couvre feu imposé à Bangkok depuis maintenant deux semaines allait être étendu à l’ensemble des grandes villes de ces régions.*

 

Vientiane, deux semaines plus tard. Les jours se suivent et se ressemblent en moins bien. La situation s’est enlisée. Elle s’est même aggravée. Ne pouvant formuler aucun pronostic quant à l’issue de la crise, je prends la décision de me rendre directement dans le Sud du pays. J’ai envie de plonger, de faire un peu de plage, après cette belle et verte remontée du Laos. J’irai sur une île, probablement. Place au bleu et au jaune, loin du conflit rouge ou gris, qui n’a pas besoin d’un petit blanc n’ayant rien à foutre là au milieu.

 

Bien loin de toute cette agitation, ma route de Luang Prabang à Ko Tao sera donc longue, faite d’attente et de nombreuses heures de transport. Je commence par prendre le bus qui rejoint Luang Prabang à Houay Say, à la frontière entre les deux pays. Il part en milieu d’après midi, pour seize heures de route. Je suis assis à côté de deux moines thaïlandais qui parlent en anglais avec leurs seuls sourires. Le chauffeur est borgne, et assurera l’intégralité du voyage. Il s’arrêtera quelques fois pour manger. A la frontière chinoise (la route n’est pas très directe, regardez sur une carte), on attendra une heure un autre bus, en réalisant quelques efforts physiques de nuit : entre trois heures et quatre heures du matin, on descend des motos du toit, pour les remplacer par d’autres. Le ficelage est exécuté avec précision, signe d’une grande banalité.

 

Sur de longs tronçons la route est défoncée, et la vitesse ne dépasse pas les vingt ou trente à l’heure. On est ballotté, mais pas bercé. Dans le noir du bus, sans autre luminosité que les phares de notre véhicule, nous sommes en apesanteur, et les corps dorment recouvrant de la fatigue accumulée sous l’extrême chaleur de la journée. L’esprit, toujours en éveil, essaye de replacer le corps affalé sur son siège. On se dit que l’on est vraiment au milieu de rien, et c’est grisant de faire ce genre de route. Les voyageurs passent seize heures ensemble, et même s’ils ne se parlent pas forcément, pendant les pauses, tous, même le ronchon du bus, celui avec ses petits yeux pas encore bien réveillés, on sort pour pisser, acheter un petit quelque chose, s’étirer, et on est là à se regarder comme si on s’était toujours un peu connu, et qu’on en a encore pour un petit bout de chemin. On dit deux trois mots en ne pouvant faire mieux qu’attendre que l’équipe du bus en ait fini. Et on repart jusqu’à la prochaine pause, trois heures plus tard, quelques dizaines de kilomètres plus loin. De temps en temps, quand j’en avais marre du noir j’allumais la lumière et j’offrais ainsi à l’équipée de beaux paysages, et quelques cocasseries aux quatre yeux occidentaux embarqués.

 

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Je devrai attendre un jour à Houay Say, pour des raisons de calculs de jours autorisés en Thaïlande. De l’autre côté du fleuve, la Thaïlande justement. J’attends. Il n’y a rien à faire, juste la regarder, en même temps que je regarde pour la dernière fois le Laos, et cette ruelle un peu poussiéreuse. Je me laisse un temps noircir par le soleil, depuis le toit de mon hôtel. Puis, trop fatigué, je retourne me coucher dans ma triste chambre. Sans fenêtre. Avec un édredon incompréhensible par sa présence, ses motifs et sa matière. J’attends encore. Le ventilateur sur sa position la plus forte. Quand je descends après un petit somme, dans le hall de l’hôtel, sont installés le gérant et sa femme sur de fines paillasses. Ils attendent eux aussi, à moitié mort en travers. Certes pas de passer en Thailande mais peut-être ceux qui doivent y passer.

 

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Quand le lendemain je peux enfin passer la frontière, il y a encore un peu de bus jusqu’à Chiang Rai, et une nouvelle journée d’attente, pour des raisons de billet réservé pour le lendemain. Et puis, il y a le couvre feu. Le soir il faut être rentré à l’hôtel avant 20 heures. Les magasins ont fermé tôt. D’autres n’avaient même pas ouvert de la journée. Le marché où il faut aller manger le soir est resté muet et sans odeur. Je me retrouve à l’hôtel avec une poignée d’autres blancs ; on regarde les informations.

 

Comme vous pouvez le voir sur ces images, l’aéroport de Bangkok est toujours en fonctionnement normal, on ne ressent pas ici la tension bien présente dans le quartier de Sathorn et plus généralement au centre ville, si ce n’est peut-être une affluence moindre qu’à l’accoutumée, étant donné que de nombreux voyageurs ont préféré faire escale à Kuala Lumpur plutôt que dans la capitale thaïlandaise, craignant que l’on assiste à nouveau à un blocus type celui de l’année dernière.

 

Cela tombe bien. Pour rejoindre Ko Tao, je dois prendre deux avions. Le premier pour Bangkok, le second pour Surat Thani, sur la côte Est de l’isthme qui descend vers la Malaisie. Pendant mon escale, j’observe l’aéroport de Bangkok se contrefoutre de ce qui se passe dans le centre. Il y a des anglaises très certainement, et même leurs jambes ne me coupent plus l’appétit. Je mange un sandwich.

 

Il est neuf heures du soir lorsque j’arrive à Surat Thani. Le voyage n’est pas fini. Il reste un moment épique. Je dois rejoindre le port pour embarquer sur un bateau à destination de l’île. Quand j’y arrive, on m’annonce qu’il n’y a plus de place, mais qu’on peut peut-être s’arranger. Avec trois autres voyageurs, nous décrochons les derniers sésames, et les matelas les plus pourris du bateau, un grand moment nautique.

 

Ils nous sont cédés par l’équipage qui va alors devoir s’allonger sur des sacs de ciment empilés à l’arrière. Nous dormirons à leurs pieds, juste au dessus du moteur, à côté de la pataugeoire qui sert de toilettes ; là où viennent se regrouper entre quelques bidons d’eau douce les jeunes routards pour fumer leurs cigarettes et vider quelques bouteilles de bière. La nuit sera courte. Le confort réduit. Mais cette situation est plaisante. Le bateau fonce dans la nuit, sur une mer étale, dans un bruit assourdissant, loin des problèmes qui ne sont pas les nôtres. Les gars de l’équipage jouent les caïds. Deux cent blancs que l’on a fait monter sur cette pirogue sans gilets de sauvetage, c’est un tour de force qui donne confiance. On se tait car on sait qu’il est facile de se faire jeter à l’eau et paraît-il qu’en Thaïlande il y a des requins. On est tous entassés, serrés, on déborde sur les minces allées qui ne sont pas matelas. Le sol y est mouillé, on tente de caser un sac en guise d’oreiller, de ne pas mettre nos chaussures sur la tête du voisin. Et cela nous fait rire, car on n’a pas à se plaindre, nom de nom, et que for God’s sake, on a évité l’anglaise qui parle fort à côté, celle qui te parle mais que tu ne comprends pas toujours, parce que décidément l’anglais d’Angleterre (Royaume-Uni au sens large) est certainement le plus difficile.

 

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Le lendemain matin, à l’arrivée sur l’île, les mines sont fatiguées. Je n’ai dormi que deux heures. Le soleil s’est levé et fait miroiter la surface de l’eau avec intensité. Après 84 heures de route, j’arrive sur le lieu de ce que j’appelle enfin vacances, avec mon ciel que je voulais bleu, et mon sable divinement blanc. Et, aussi, un ami jaune, rencontré lors de l’achat des derniers matelas à Surat Thani, qui fraîchement débarqué de son Japon natal, vient passer sa semaine de congé annuel dans les îles du golfe. Ce sera donc pour moi aussi les vacances, avec un temps encore plus limité que jamais, et un sourire retrouvé.

 

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Plus tard, alors que je faisais des recherches sur la toile pour le bien des paragraphes en italique, je suis tombé sur des articles datés de la mi-septembre dans lesquels il était indiqué que les chemises rouges s’étaient rassemblés au carrefour de Ratchaprasong, au milieu des vestiges des violences du printemps, ainsi que dans d’autres villes du nord, notamment à Chiang Mai. Tout cela s’était un peu pacifié, mais la troupe rouge dénonçait toujours les 90 morts qu’avait causé le conflit, et la détention encore actuelle des leaders du mouvement. A la mi-novembre, des jaunes étaient toujours au pouvoir, sans que leur appartenance à la couleur soit officiellement reconnue, exécutant toujours des opérations « douteuses » d’après les auteurs. Rien n’avait changé. Mais finalement, pour être honnête, sans dire que je m’en foutais, je crois qu’une fois arrivé sur mon île j’avais oublié la situation, comme ça juste en passant, pour ne pas dire diluée dans l’eau turquoise de la fin de ce que j’ai parfois appelé rêve, parfois voyage, parfois prison, parfois rencontres, parfois pérégrination. Je n’en ai plus rien voulu savoir, sans m’en rendre compte, le temps d’un long été.

 

* Dans l’oreillette : « Sarah, c’est bien tout ça, mais faites des phrases plus courtes quand vous êtes à l’antenne. Soyez concise bordel ! »

 

25 mars 2011

Louangg Pprapangg, lettre à ma Tante

Même si ce blog est écrit à chaud, à ce moment du voyage l’urgence n’est plus de mise.

 

Je me rappelle que lorsque ma tante est rentrée du Laos, elle a beaucoup parlé de Luang Prabang. Avec son accent belge ça sonnait plutôt Louangg Pprapangg, mais peu importe, il s’agissait bien de la même chose : l’ancienne capitale d’un royaume dont les frontières ont bougé sans cesse pour devenir le Laos actuel. J’aime beaucoup ma tante, mais là je vais devoir prendre le contre-pied (ça tombe bien, elle aime le tennis), parce que si du Laos je devais retenir quelque chose, ça ne serait pas ça.

 

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Même si Luang Prabang n’est pas une « chose » ou un « ça » bien pratique en fin de paragraphe, elle est aujourd’hui une sorte de Mont Saint-Michel presque plat. Les temples qui font la renommée de la ville abritent encore des gens qui croient et les restaurants sont souvent trop chers pour les vagabonds. Il fallait prévenir, ma Tante ! Ah moins que tu n’y soit pour rien. Oui, je doute que la mutation asiatique ne soit qu’entre tes mains.

 

Si Luang Prabang a perdu son statut de capitale politique, elle a aujourd’hui celui de capitale touristique. Elle est désormais hôtels, marchés où comme souvent il faut mettre le typique entre guillemets, à partir du moment où on a pu le définir, et où les cadeaux n’ont jamais senti aussi bon (pas encore pour moi, les vôtres ont été fait plus loin), et, enfin, restaurants proprets en tout genre, plus nombreux même que la ribambelle de temples et de musées.

 

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En ai-je visité au mois un ? Pas sûr. En tout cas je les ai vu. Ils brillaient, même sans soleil. Ils étaient là, le long de l’avenue principale, de l’avenue secondaire, et puis je m’arrêterai à ceux de l’avenue qui vient après. Je me suis malgré tout promené rapidement dans leurs cours, sous de grands arbres qui dorment, et j’ai même été jusqu’à passer la tête dans quelques bâtiments dont l’intérieur était si noir et vide que je l’en ai retiré aussi sec. C’était juste bien pour me mettre à l’ombre. Ils ne sont ni plus beaux, ni plus grands qu’ailleurs, ils sont. Ils sont en nombre voilà tout. Ils sont payants aussi, pour la plupart, et même si ceux là doivent être un peu mieux que les gratuits, ils doivent être, j’en suis désolé ma tante, un peu semblables à tous ceux que j’ai vu auparavant*.

 

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La journée des moines commence par la quête du riz (l’offrande) dans les rues de la ville. Comme finalement, malgré tout ce que je vais dire plus bas, je me suis levé un peu avant cinq heures, le dernier jour, pour aller voir « ça », je vais l’évoquer. Les moines qui peuplent donc les nombreux temples de la ville forment une queue leu leu très orangée et reçoivent une pincée de riz de la part de ceux et celles qui ont bien voulu donner un peu. Ceux-là sont assis le long de la chaussée, sur de minuscules tabourets, et donnent sans discontinuer. Le tout se passe en silence : on n’oserait pas parler. L’heure matinale donne à la scène une étrangeté à laquelle je ne m’attendais pas. Le mot solennel semble avoir été inventé pour l’occasion. J’ai peine à m’approcher pour prendre des photos, car j’ai l’impression d’être bien seul face à tout ces crânes rasés. Je ne me sentirais pas à ma place si je devais aller donner moi aussi du riz à ces moines. On me l’a pourtant proposé, la veille, à mon hôtel, comme si l’on me proposait d’acheter un sachet de cacahuètes à aller lancer à la montagne des singes. Même sans ce parallèle un peu rapide, je ne comprendrais pas, je pense, le sens de ce que je ferais. Ceci n’est pas un jeu. Le reste de la journée les moines alternent activités ménagères (balayage, étendage de toges, togeage de balais étendus, etc.), et prières que je n’ai pas vues, petit shopping dans les échoppes de la ville, et chopage en shoppings inattendus. Parmi ces bonzes qui voguent en tongues dans le centre, certains sont en vacances, dans ce simili de parc d’attraction bouddhiste, et avec tout le respect que je porte pour ces gens-là, c’est un peu comme si Mickey passait ses vacances à Disney Land.

 

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J’ai dit en début d’article que si je devais choisir quelque chose du Laos ce ne serait pas « ça », autrement dit Luang Prabang. Peut-être ne m’en suis-je pas encore clairement expliqué, mais je dois pourtant dire que cette étape s’est avérée finalement intéressante. D’un long voyage, je ne pense pas pouvoir donner plus d’importance à l’une ou l’autre de ces trois composantes qui forment sa nécessité : voir des belles et vraies – dans le sens de difficiles - choses, rencontrer de bonnes et vraies – dans le sens de connes - gens, comprendre le pourquoi et surtout le comment de soi – dans le sens de fierté et de dégoût. Autrement dit, le long voyage est plus qu’un enchaînement de visuels et de rencontres, c’est un cheminement perpétuel vers ces réponses rêches, qui heurtent de plein fouet les doux rêves des premières semaines de vadrouille - si ces trois composantes ont pour moi la même importance, elles viennent par contre progressivement au fur et à mesure que le voyage avance, suivant l’ordre dans lequel je les ai citées. Dans cet écrin des uns, j’ai trouvé mon écrou. Cette chose qui vous serre, vous comprime, sur un emplacement désigné, veillant à ne pas laisser de jeu, le moindre degré de liberté. C’est pourtant cette position – cet état - qui dans la fin d’un long voyage est nécessaire. C’est dans ces moments que les questions déjà évoquées lors de mon étape de Vang Vieng ressurgissent, et, où apparaissent plus clairement les réponses. A l’écart du jeu des gens, de soi-même – vous ne vivez plus que par pure habitude, comme déconnecté - ces questions viennent à chaque instant se poser à votre conscient, puisque chaque pas effectué, chaque plat commandé, vous confine plus encore dans le pourquoi.

 

L’enchaînement de ces pas et de ces repas constitue aussi dans ces cas là, une épreuve de longévité. Je parlais déjà de prison dans l’article de Vang Vieng, et, quiconque sent la fin de son voyage approcher, peut être tenté de graver les jours qu’il lui reste sur les murs d’une cellule qu’il n’a même pas – à la différence du voyageur, le prisonnier doit ne serait-ce qu’un peu ressentir une sensation de chez-soi, en pouvant laisser traîner son linge plus de trois jours, et de temps en temps même, en ayant un parloir. Pour préciser mes propos, je dirais qu’on ne trouve plus l’extase, ou si le terme paraît un peu fort, l’intérêt, dans les pierres uniquement. Le long voyage devient rapidement quelque chose qui tient de la rencontre, de la pensée, de la résistance, de l’adaptation, de l’émerveillement différent. Le long voyage est autant une découverte approfondie de soi-même que des choses qui ornent son parcours. Et donc parfois, comme dans ce moment-là, il est possible qu’un sentiment de partage impossible vous fasse comprendre que le partage, ben c’est pas mal finalement.

 

De mon côté malgré tout, les paysages, mêmes seuls, parviennent à capter mon attention. Je ne m’en lasse pas. Même si j’apprécie ce que les Hommes ont construit de beau, que je comprends ce qu’ils ont donnés pour créer et bâtir ce qui leur a subsisté, j’ai le sentiment infondé que le renouvellement est dans les paysages. Et c’est cela qui m’émerveille. Pour faire mieux comprendre cette sensation, je devrais ainsi commencer à faire un petit bilan des choses vues. Même si le blog est écrit à chaud, et que le voyage n’est pas fini, je devine que si je devais désigner mon temple – revenons-y – préféré, vu au cours de mon voyage, j’en choisirais en fait plusieurs : ceux de Canton, à J+6 après mon arrivée à Hong-Kong, par la vie qui en émanait, et le petit de Ninh Binh, dans le Nord du Vietnam, à peine un mois plus tard, qui, s’il n’avait rien d’extraordinaire, m’a fait vivre quelque chose grâce aux gens qui s’y trouvaient et qui ont avec moi partagé spontanément un moment intime. Et puis, bien entendu, vous savez bien qu’il est plus facile d’être ému d’une chose la première fois qu’on la voit ou qu’on la fait. Mon premier match de foot dans un vrai stade m’a laissé des souvenirs impérissables.

 

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De Luang Prabang, j’ai donc aimé les paysages de l’autre côté du fleuve. Le Mékong, dont la puissance se laisse déjà deviner – en ce mois de mai il est encore calme, mais déjà et comme toujours, large -, encercle cette longue langue de terre (Luang Praland – j’ai osé) au-delà de laquelle Luang Prabang est soit forêt, soit palmeraie peuplée de gens qui y vivent à l’année. Sortir de cette langue de terre est une tentation, mais les prix pratiqués limitent l’ardeur qui vous avait fait vouloir vous diriger vers des décors plus lointains. Et puis, encore une fois, pourquoi se faire avoir pour voir des choses que l’on a déjà plus ou moins vues ailleurs*. Je partais donc à pied, là bas, de l’autre côté du fleuve, empruntant larges ponts de fer ou petites constructions de bambou. Dans des rues de poussières ou de villes qui vit d’une vie normale, je trouvais de quoi manger à bon prix. C’était bon. J’y retournais tous les jours (même si je n’ai pas tant apprécié la ville, j’y suis resté quatre jours, car rappelez-vous, le voyage n’est pas uniquement dans ce que l’on voit) pour le petit-déjeuner et le déjeuner (au sens français, ma Tante). J’y mangeais une soupe le plus souvent, pour ne plus en manger au souper (le sens est belge cette fois). Oui, c’était bon. J’y trouvais là aussi, un renouvellement, celui qui, mis à part le fait de vous nourrir, vous fait vous habituer à ce que vous étiez venu chercher : d’autres saveurs.

 

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Ma Tante, ne t’offusque pas ! J’ai quand même vu de belles choses à Luang Prapang. Sur la butte qu’il y’a là, vers le musée national qui brille tel un sou neuf, je suis monté pour quelques milliers de kip à travers arbres et pierres, les deux réconciliés, et bouddhas couchés dorés, au sommet de ce qui m’offrit enfin, sur cette langue de terre et dans un cœur pareil au mien, un moment de répit dans mon séjour plus bouleversé que bouleversant. (Sont-ce les quelques centaines de marches qui m’ont fait davantage apprécier le spectacle ?) La ville, toute entière, sous la bienveillance des collines, couvertes d’un velours vert, et qui coupées par le lacet marron et puissant, me semblaient inaccessibles.

 

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Je parlais il y a quelques lignes de sortir de la ville. D’échapper. J’ai quand même été, là où tout le monde va : aux cascades de Tat Kuang Si. (Il y a aussi les grottes de Pak Ou, où j’ai failli aller si les deux énergumènes espagnols dont je vais citer les noms dans le dernier paragraphe s’étaient réveillés.) Bref, question échappement c’était pas terrible ! Là, seul au milieu des autres qui riaient, j’ai plongé mon corps dans une eau froide, qui prolongeait pour moi l’atmosphère de la ville, et qui sous cette chaleur m’électrocutait comme une réponse à beaucoup de mes questions sur ma présence dans cette rondeur du monde.

 

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A Luang Prabang j’ai donc retrouvé une fois de plus mes fantômes, et, par hasard, Paco et Alberto, les gars d’Extremadure, que vous connaissez déjà si vous avez eu le courage de lire les longues lignes des précédentes étapes (Si Phan Don, Tha Khaek et sa boucle). Pour ceux qui ne sont pas passés par cette épreuve ou qui ont abandonné après deux paragraphes, tant pis pour eux, car je n’en raconterai pas plus ici (pour les connaître, descendez le Mékong). Mais, cela me sert juste de prétexte à dire que Luang Prabang est le carrefour du Nord du Laos, que ça vous plaise ou non, et même si de prime abord il n’y avait rien de semblable à notre Nord à nous (carnavals, camaraderie et pluie), il y avait pourtant, ma Tante, comme un air de Belgique. Ca sentait la frite dans les restaurants, je me sentais un peu chocolat, il y avait un ciel gris et bas, un (presque) canal qui était le mien tellement je l’avais longé et emprunté, et puis, j’ai bien dû y rencontrer une Mathilde et une Frida. Ce n’était plus pour moi un dépaysement*, ma Tante. Mais toi tu as aimé, et j’en suis bien heureux. Mais vois-tu, ma Tante, malgré l’écriture à chaud de ces impressions, je comprends que, finalement, ce n’était pas vraiment Luang Prabang, le problème.

 

Pendant ce temps là d’autres en profitaient.

 

LP_08

 

 

 

* Ma Tante, ne crois pas que je sois blasé. Peut-on l’être dans un tel voyage ? Ce n’est qu’un sentiment extérieur au lieu qui me fait écrire cela. Disons la solitude. Peut-être l’éloignement. Celui-là même que j’étais venu chercher, celui-là même que je continuerai à aller, régulièrement, chercher. Cet endroit où toutes les questions que l’on est en droit de se poser, se posent. C’est fou comme certains doivent aller loin pour avoir un semblant de réponse à des questions qu’ils ne se poseraient pas plus près, lequel s’effacera aussitôt revenu, comme s’il aurait mieux valu qu’il ne parte jamais.

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